C'est un elfe, ou plutôt une éphémère, cet insecte gracieux tout de gris argenté vêtu, qui entre en scène. Mitsuko Uchida en la grâce légère, la vivacité. Elle sourit, salue, s'assied, règle son tabouret, pose un instant ses mains sur le clavier et obtient immédiatement le silence d'une Philharmonie quasi pleine jusqu'aux derniers bastingages. Elle peut jouer. La pianiste regarde ses mains, comme le menuisier regarde le ciseau dont il use pour donner forme à la pièce de bois qu'il assemblera à ses sœurs pour en faire un meuble dont chaque pièce aura été polie avec soin, en sorte que, regardé sous tous ses angles, il révélera le savoir-faire de l'artisan. C'est ainsi que joue Uchida, sans gestes inutiles, tout entière à son ouvrage. Peut-on parler d'interprétation ? Je préfèrerais dire qu'elle remonte devant le public, et sans se soucier le moins du monde de lui, meilleure façon qui soit de le respecter, la Sonate en la mineur D 537. Elle l'a si longtemps étudiée dans le secret de son atelier, elle l'a si souvent jouée qu'elle lui est devenue sinon familière du moins connue en ses moindres recoins – les chefs-d'œuvre font rarement copain-copain avec ceux qui les servent.

Mitsuko Uchida © Justin Pumfrey / Decca
Mitsuko Uchida
© Justin Pumfrey / Decca

Mitsuko Uchida, sans lui faire offense, n'est pas naturellement « pianiste », elle n'est pas une virtuose accomplie qui se joue de toutes les difficultés avec aisance. Mais elle est une technicienne fabuleuse qui fait entendre mille pianissimo différents, mille gradations, mille articulations dans la même longue phrase ou brève succession d'accords, passant de la tension quasi tétanisée à la douceur ineffable d'une caresse maternelle sans jamais s'appesantir, les yeux toujours rivés sur ses mains. Son manque de facilités a été une source de progrès constant chez elle. Ce qu'elle fait dans le second mouvement de cette sonate est prodigieux de finesse dans l'accentuation, l'articulation d'une main gauche qui va son chemin pendant que la main droite chante, mais sans jamais en faire trop dans le legato fondu.

D'ailleurs, en plus d'un passage des sonates jouées ce soir, Uchida jouera du « quatuor à cordes » plus que du piano. Mais « son » quatuor à cordes n'a pas un premier violon qui en fait trop, non : il est égal en tous ses doigts. Ainsi la pianiste ne fera pas un sort au deuxième thème du premier mouvement de la Sonate en ut majeur « Reliquie » : il ne sera pas sous ses doigts ce point de vue merveilleux où il faut s'arrêter pour admirer le paysage, stupéfait. Non, elle le joue comme une apparition soudaine dont la beauté ne doit pas être retenue complaisamment, mais doit passer poussée par une force irrésistible qui va de l'avant. Uchida joue d'une façon austère et raffinée, pudique et expressive, dans l'instant même de ce qu'elle fabrique avec ses doigts et sa tête, logique en toute décision et dans le même temps à la recherche d'une épure dans le propos qui va idéalement aux deux premières sonates de son programme.

Elle revient, en seconde partie, pour un voyage au long cours. La durée de la Sonate en si bémol majeur D 960 est d'environ cinquante minutes, nous dit le programme de la Philharmonie – excellents textes d'Hélène Cao. Mais elle semble avoir commencé si longtemps avant que la première note ne résonne... « Molto moderato » dit Schubert. Cette indication de tempo aura fait réfléchir beaucoup de pianistes, de Sviatoslav Richter qui prend molto, molto, molto moderato à Clara Haskil qui, en public à Hilversum, aux Pays-Bas, épouse les méandres du premier mouvement avec une présence dramatique qui fait taire tout débat. Mitsuko Uchida fait la reprise du premier mouvement, comme il arrivait à Rudolf Serkin de la faire, Serkin dont elle a repris l'héritage au Festival de Marlboro dans le Vermont. Mais sa main est petite, sa sonorité mince et, bien que nous soyons dans l'axe du clavier, assez proche d'elle, son piano manque de l'ampleur orchestrale qu'il faut au premier mouvement comme il le faudra au finale. Le trille abyssal du premier mouvement, qui culmine avec une violence inouïe à la reprise, peine à sortir du piano. Uchida regarde ses mains mais parfois les doigts lui échappent et la tension au lieu de culminer retombe, car les forces de la pianiste s'en vont. Elle serait tellement mieux, Salle Gaveau, devant mille personnes... Mais elle se rattrape, car la tête commande, repart dans ce long chemin vers la lumière qui surgit de la dernière page victorieuse de la sonate, après nous avoir donné un deuxième mouvement suspendu, jamais sollicité, comme désenchanté, si nu, si austère.

Le cheveu un peu défait, Mitsuko Uchida salue le public de la Philharmonie qui lui fait un triomphe, retire ses lunettes rouge laque, fatiguée mais heureuse, sourit à la fête qui lui est faite. Puis s'en va de son pas léger et gracieux, dans le poudroiement argenté de son costume de scène.

****1