Yevgeny Sudbin n'était pas venu en France depuis juin 2017, invité de la Saison musicale de Radio France pour un récital Scriabine, Tchaïkovski, Liszt, Scarlatti, Medtner au programme d'apparence, mais d'apparence seulement, aussi décousu que celui qu'il vient de donner aux Flâneries musicales de Reims et tout aussi magistralement joué. Pour autant, les mélomanes français le connaissent à travers ses disques qui lui ont valu d'être deux fois vainqueur de la Tribune des critiques de disques de France Musique, à l'aveugle... dans les Sonates op. 110 et 111 de Beethoven.

Yevgeny Sudbin aux Flâneries musicales de Reims © Romu Ducros
Yevgeny Sudbin aux Flâneries musicales de Reims
© Romu Ducros

Le voici qui entre donc dans le cloître de l'abbaye Saint-Rémi. Son piano est disposé sur une estrade à l'angle de deux longues colonnades dont les voûtes concentrent et renvoient merveilleusement le son vers le public. Derrière la disparate de son programme se dessine une ode au contrepoint, à la polyphonie et un hommage instrumental et intellectuel à une idée plutôt grandiose et intimidante du piano, à la façon dont les grands interprètes-compositeurs du passé le pensaient.

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Commencer ainsi par la Fantaisie et fugue en la mineur BWV 904, plutôt que par les sonates de Scarlatti qui inaugureront la seconde partie, ne manque pas d'étonner. Sudbin y déploie dès l'entame une sonorité dont l'ampleur intimidante évoque l'orgue et plus encore un orchestre imaginaire, celui-là même qu'il va faire tenir dans le piano dans sa propre transcription de Roméo et Juliette de Tchaïkovski qui refermera ce récital. Dans Bach, on est sidéré par une autorité sans raideur instrumentale ou intellectuelle. Le ton est altier, la détermination d'aller au bout de chaque note, chaque phrase si forte qu'il est impossible de se soustraire à ce jeu qu'aucun affect ne rend pourtant « aimable ». Sudbin déploie la musique dans l'espace et le temps d'une façon impériale, comme une improvisation composée, à la mode des organistes.

Yevgeny Sudbin aux Flâneries musicales de Reims © Romu Ducros
Yevgeny Sudbin aux Flâneries musicales de Reims
© Romu Ducros

La Sonate n° 10 de Scriabine qui suit est tout autre, bien évidemment, encore que ses trilles, qui se répondent sans cesse, fusion de l'harmonie, du contrepoint et de la mélodie, sont eux aussi polyphoniques. Sudbin tient cette musique dans une tension sans relâche. Les atmosphères éthérées, les sonorités opposées, les déflagrations culminent dans une sorte d'extase glaciale, sans jamais sacrifier au poncif scriabinien : cette œuvre est organisée derrière son apparente allure improvisée. Comme la Ballade n° 4 de Chopin ensuite. Elle aussi hommage au contrepoint, au sein d'une forme variée qui tient l'interprète dans un carcan.

Sudbin va réussir un tour de force en imposant sa vision, très sombre, tragique même, voire violente en prenant un tempo rapide qu'il va tenir au long des variations. Il ose ne pas prendre le thème comme Chopin le demande : il le joue en dehors, affirmatif, viril va-t-on dire. Et Sudbin organise ce qui va devenir un poème tragique, en prenant des libertés que le musicien justifie par une maîtrise et une force de conviction qui s'imposent comme une des vérités de ce chef-d’œuvre. Puis le « Prélude », la « Gavotte » et la « Gigue » de la Partita n° 3 de Bach transcrites pour le piano par Rachmaninov. Le violon est oublié, le piano triomphe avec une allure, une détermination magistrale.

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Yevgeny Sudbin aux Flâneries musicales de Reims © Romu Ducros
Yevgeny Sudbin aux Flâneries musicales de Reims
© Romu Ducros

Le pianiste revient après l'entracte pour trois sonates de Scarlatti, ces mêmes sonates qui l'avaient distingué, voici 20 ans, dans le monde entier, pour son premier disque, malgré Clara Haskil, Marcelle Meyer, Vladimir Horowitz. Son Scarlatti est du grand piano aussi chantant qu'incrusté dans le clavier, aussi joueur que conteur, fulgurant et sévère dans le même temps, d'un son large et profond. Une sorte d'école de la virtuosité qui élargirait les perspectives de sonates jouées en grand angle et pas comme des miniatures.

Et voici Roméo et Juliette. À la façon des grands transcripteurs, Sudbin interprète l'orchestre de Tchaïkovski. Il élargit dynamique et perspective sonore. Pure illusion, bien sûr, mais tout est là, de l'expression tendre, de la passion, du stupre et de la tragédie magnifiés par un musicien qui ne se laisse jamais aller à l'émotion mais la crée par un génie pianistique, le mot n'est pas trop fort, qui cloue sur place comme un autre Yevgeny, Svetlanov celui-là, le faisait avec le public : arrivé au sommet du paroxysme quand le piano semble proche d'exploser dans les profondeurs de l'extrême grave, Sudbin redouble de puissance, à la façon dont le chef d'orchestre le réussissait. Vlado Perlemuter et Sergueï Rachmaninov disaient que Ferruccio Busoni et Anton Rubinstein jouaient ainsi...


Le voyage d'Alain a été pris en charge par Les Flâneries musicales de Reims.

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