C’est au Théâtre des Champs-Élysées, à Paris, que nous retrouvons Emőke Baráth. Entre deux répétitions de l’Orfeo ed Euridice où son timbre pur et ses aigus brillants font merveille, la jeune chanteuse hongroise a généreusement accepté de nous recevoir dans sa loge pour répondre à nos questions. Elle évoque en toute simplicité son rapport à la musique et à l’opéra, son dernier album, mais aussi son parcours atypique…

WG : Après des études de piano et de harpe, vous avez décidé de changer de carrière à 18 ans et d’étudier le chant... Qu’est-ce que cette formation originale vous apporte ?

EB : Je jouais en effet du piano, de la harpe et du violoncelle lorsque j’étais enfant et je souhaitais initialement devenir instrumentiste. Le pianiste Zoltán Kocsis a été une grande source d’inspiration ; ma sœur aînée également, excellente hautboïste, que j’écoutais constamment lorsqu’elle travaillait à la maison – de fait, grandir en Hongrie où la tradition musicale est si profondément ancrée m’a permis d’entendre de nombreux musiciens de grand talent.

Emöke Baràth © Balázs Böröcz
Emöke Baràth
© Balázs Böröcz

Mais je n’étais pas assez travailleuse pour devenir une pianiste de premier plan. Parallèlement, je chantais dans une chorale et j’ai découvert que chanter était probablement le moyen le plus aisé pour m’exprimer en tant que musicienne !

L’avantage d’un tel parcours est que mon passé d’instrumentiste me facilite ma vie de chanteuse aujourd’hui. Contrairement à la plupart de mes collègues, je n’ai pas besoin d’un coach vocal. Je me mets seule au piano, je joue la partition et je peux reconstituer la pièce. J’aborde toujours la musique à la manière d’une instrumentiste. C’est d’autant plus intéressant que nous, chanteurs, ne devons pas oublier de rechercher la pureté sonore qu’un instrument peut produire, le legato d’un violoncelle ou d’un violon. C’est une comparaison amusante car, à l’inverse, les instrumentistes n’arrêtent pas de dire que leur plus grand souhait est d’arriver à « imiter la voix » ! Cela se conçoit : chanter est quelque chose de très naturel, qui vient de l’intérieur.

Y a-t-il eu un professeur qui a eu une influence déterminante sur votre parcours ?

Si je ne devais citer qu’un seul professeur, ce serait Júlia Pászthy, mon maître à l’académie Franz Liszt. Mais la personne qui a changé ma vie est la soprano colorature hongroise Klára Kolonits : une grande et majestueuse femme à la chevelure rousse, dotée d’une technique parfaite et d’une voix absolument magnifique. Elle a été une immense source d’inspiration. Lorsque je travaillais avec elle, elle me faisait m’arrêter sur des petites nuances afin que je puisse développer pleinement ma voix, que je comprenne ce qui m’allait le mieux. Elle m’encourageait constamment à prendre des risques, à ne jamais avoir peur, à aller de l’avant.

Mais de nombreuses personnes ont eu une forte influence, par exemple le chef et violoniste Gábor Takács-Nagy dont l’approche de la musique est pleine de fraîcheur et de spontanéité. Même lorsqu’il joue ou dirige une pièce pour la énième fois, il l’appréhende comme au premier jour : c’est toujours une découverte. J’ai aussi beaucoup profité de ma collaboration avec le chef de musique baroque György Vashegyi qui m’a soutenue quand j’étais encore étudiante. Ce que j’ai retenu de son enseignement est qu’il ne faut jamais jouer ou chanter une note sans intention, sans avoir réfléchi au sens que nous souhaitions lui donner. J’en ai fait ma devise. Jouer de la musique est une affaire de franchise. Je suis uniquement un médium, un vaisseau permettant à la musique de me traverser et de sortir de moi pour prendre vie. Mais je n’en suis pas du tout le créateur. Si j’essayais de créer la musique en me prenant pour le compositeur, je souillerais cette musique avec mon égo. Non, nous devons nous mettre au service de la musique et non l’utiliser pour nous mettre en avant.

Enfin, j’ai mes idoles : j’adore Leontyne Pryce. Cette femme est un miracle, c’est une des huit merveilles du monde ! En tant que femme et en tant que chanteuse, sa détermination et sa force de caractère sont une vraie source d’inspiration. Pour les voix masculines, je suis très admirative de Peter Mattei. Son timbre est beau, naturel et il offre une riche palette de couleurs. Il laisse la musique s’exprimer à travers lui en toute simplicité ; il n’en fait jamais trop.

Le cœur de votre répertoire est la musique baroque. Qu’est-ce qui vous attire dans ce répertoire ?

J’étais encore adolescente lorsque j’ai découvert la musique baroque. Ma rencontre avec les œuvres de Monteverdi, notamment, a été un coup de foudre ! Ensuite je me suis passionnée pour toute la musique du XVIIe siècle : Cavalli, Buxtehude, Schütz…

Cette musique, les harmonies utilisées, la manière dont elles rendent compte des émotions humaines et leur rapport étroit avec les textes qu’elles subliment a été un véritable choc. L’autre musique qui peut avoir un tel impact sur moi est celle de Debussy, avec ses harmonies et ses couleurs si particulières.

Emöke Baràth © Zsófi Raffay
Emöke Baràth
© Zsófi Raffay

Si vous ne deviez sauver qu’une seule pièce de musique, quelle serait-elle ?

Le motet pour quarante voix de Tallis, Spem in alium. C’est grandiose : l’art de la polyphonie de la Renaissance à son sommet. Mais demain je dirai probablement l’Orfeo de Monteverdi, la Messe de Notre-Dame de Guillaume de Machaut ou Le Château de Barbe-Bleue de Bartók…

C’est une question à laquelle il est difficile de répondre. Il y a tellement d’œuvres que j’aime ! Mais je peux vous dire quels sont mes compositeurs favoris : ce sont ceux qui ont pleinement conscience des capacités vocales des chanteurs. À cet égard, Mozart est le compositeur d’opéra idéal, plus particulièrement encore pour mon type de voix.

Mais bien sûr nous ne pouvons pas oublier les maîtres du bel canto, comme Rossini. Avec eux, tout tourne autour de la voix, tout est question de produire un chant mélodieux.

Vous venez d’enregistrer votre premier disque en tant que soliste pour Erato. Comment avez-vous conçu le programme du récital baroque que vous y interprétez ?

Le personnage principal de cet album est Barbara Strozzi, car nous commémorerons le 400e anniversaire de sa naissance en 2019. Elle a été la première femme compositrice à publier ses œuvres sous son véritable nom et elle jouissait d’une grande renommée à Venise en son temps. Son style si particulier rend ses pièces très expressives et originales. Avec le chef Francesco Corti et l’ensemble Il Pomo d’oro, nous avons essayé d’appréhender sa musique d’une manière différente de ce qui se fait d’ordinaire, en utilisant une quantité de nuances colorées et en mettant en valeur les paroles, qui ont un rôle prépondérant dans ses œuvres.

Nous avons ajouté plusieurs pièces de son professeur Francesco Cavalli, mais également de Pietro Antonio Cesti qui aurait rencontré Barbara Strozzi en personne… même si cette rencontre n’est pas attestée de manière incontestable.

Comment appréhendez-vous une performance opératique en direct, par rapport à un enregistrement studio ?

Un enregistrement en studio se réalise dans un environnement stérile où l’objectif majeur est d’atteindre la perfection. Aucun musicien ne veut laisser une trace médiocre. Nous faisons tout pour éliminer les moindres défauts de l’enregistrement. Lorsque nous enregistrons une pièce pour la première fois, j’essaie toujours d’imaginer lors de la première prise que je suis sur scène et que je chante pour un public. Cela constitue un bon point de départ. Lors des prises suivantes, j’essaie de corriger ensuite les erreurs, les imperfections, afin que le rendu final soit aussi parfait que possible. 

Cependant, il ne faut pas perdre de vue que, même à travers des enceintes et des haut-parleurs… notre but reste de toucher l’âme des auditeurs.