« Ce que je préfère, c’est cette sensation de raconter une histoire. Vous êtes un narrateur. » Marianne Crebassa nous parle de Shéhérazade, cycle de mélodies de Maurice Ravel consacré à la plus grande conteuse de l’Histoire, qui dût finalement la vie sauve à ses récits des Mille et Une nuits. « Plus je chante, plus je réalise que j’adore raconter des histoires », ajoute-t-elle. Dans un bistrot animé du quartier du Marais, à Paris, Crebassa confie ses réflexions sur l’art de la mélodie française, l’importance de ce répertoire dans sa vie artistique et sa manière d’aborder les récitals.

Marianne Crebassa © Simon Fowler | Erato
Marianne Crebassa
© Simon Fowler | Erato

Shéhérazade est la pièce maîtresse de son récital consacré à la mélodie française en compagnie du pianiste turc Fazıl Say. Salué par la critique, cet enregistrement pour la maison de disques Erato est intitulé Secrets. « Je trouve les mélodies plus intimes, explique-t-elle, et c’est pourquoi j’ai voulu que mon second album soit un récital de mélodies : j’avais besoin de trouver une façon personnelle de m’exprimer et c’est beaucoup plus difficile quand vous incarnez un personnage d’opéra. Avec des œuvres comme Shéhérazade ou les Chansons de Bilitis de Debussy, en revanche, vous pouvez dévoiler davantage votre personnalité. Ce sont des pièces beaucoup plus intimes que n’importe quel air d’opéra, donc je peux dire des choses que je n’avais dites auparavant. Je peux être davantage Marianne ! », s’exclame-t-elle dans un battement de paupières expressif. « Fazıl aurait aimé y inclure quelques mélodies très célèbres, mais qu’est-ce que ces œuvres auraient raconté de personnel à mon sujet ? Elles ont été gravées tant de fois par tant de grands artistes. J’ai voulu prendre un risque et enregistrer un album très calme et poétique. Le monde est tellement agité en ce moment autour de nous. J’avais besoin d’intimité et de chanter avec le cœur. »

Shéhérazade de Ravel a des résonances parfumées, érotiques. Écrit à partir de trois textes brûlants du poète – au pseudonyme magnifiquement wagnérien – Tristan Klingsor, le cycle ne comporte aucun des personnages habituellement rencontrés dans les contes, comme l’explique Crebassa. Il se concentre sur Shéhérazade elle-même, sur sa captivité et ce qui advient entre ses histoires. « Je ne connaissais pas les poèmes de Klingsor avant d’apprendre les mélodies. C’est donc difficile pour moi de dissocier les mots de la musique. Quand je les lis, j’entends la musique et elle colore le texte. »

Avec l’expérience est venue une nouvelle manière d’apprécier les poèmes. « Quand j’étais plus jeune, je me concentrais davantage sur les notes et sur l’idée de faire de la belle musique. Le texte était important, bien entendu, mais je n’étais pas assez mûre. Maintenant je prends vraiment beaucoup de plaisir à jouer avec, à incarner ce cycle. On ne trouve pas partout une telle sensualité – sans doute un petit peu en Mélisande, qui peut être insaisissable, mais elle n’est pas aussi sensuelle que Shéhérazade. Ici, vous avez le portrait d’une jeune femme mystérieuse mais en même temps très expressive, non ? »

L’an passé, Crebassa a fait ses débuts dans l’opéra de Debussy, dans la production de Ruth Berghaus à la Staatsoper de Berlin. Comment cette expérience lyrique est venue nourrir ses récitals, et réciproquement ? « Dans les deux sens. Je suis très heureuse d’avoir chanté toutes ces mélodies de Debussy avant d’aborder l’opéra. En chantant Bilitis, j’avais déjà découvert toutes les couleurs vocales que j’ai ensuite retrouvées en commençant à interpréter Mélisande. Chanter Shéhérazade a également aidé. Mais après avoir chanté Mélisande, j’ai donné un récital ; mon agent m’a alors dit que mon Bilitis avait été bien meilleur qu’auparavant ! C’était une question de narration ; parce que j’avais joué le rôle sur scène et permis à mon corps de bouger davantage, j’ai pu trouver le bon équilibre en récital, entre une gestuelle narrative et une tranquillité du corps. J’aime me sentir libre et non clouée sur place à simplement chanter devant des gens. Vous devez capter le public avec un mouvement qui peut être discret… mais pas trop ! »

Quelles sont les différences entre Ravel et Debussy, en tant que compositeurs de mélodies ? « Il y a de légères différences. Avec Ravel, tout est écrit sur la partition. On trouve des précisions dans le traitement du texte, notamment pour les syllabes muettes en français – par exemple « petite » : Ravel choisit parfois de prononcer le « e » à la fin du mot, parfois non… et c’est toujours très clairement écrit. Il est aussi très précis sur les endroits où l’on peut couper les mots. Avec Debussy, c’est plus subtil ; c’est écrit mais le sens n’est pas toujours aussi clair. »

J’ai entendu Crebassa chanter Shéhérazade à Paris en 2017, avec l’Orchestre National du Capitole de Toulouse. Son registre grave couleur prune a impressionné et elle a imprégné sa répétition des « Je voudrais voir… » – dans Asie – d’une ivresse et d’une excitation croissantes. Préfère-t-elle chanter le cycle avec orchestre ou avec piano ? Elle hoche la tête : « C’est une bonne question ! C’est difficile à dire, parce qu’avec Fazıl il se passe toujours quelque chose de spécial. Avec son passé, son vécu, il a un sens tellement aiguisé de cette coloration orientaliste… Quand vous jouez avec un orchestre occidental, parfois les musiciens n’osent pas prendre de libertés. C’est une musique qui doit d’une certaine manière donner le sentiment d’une improvisation. Quand Fazıl la joue, c’est à chaque fois différent. Mais Ravel est un des meilleurs orchestrateurs de tous les temps. J’aime la finesse de son écriture et la façon dont son orchestration rehausse le texte. C’est subtil tout en étant très puissant. »

Marianne Crebassa © Simon Fowler | Erato
Marianne Crebassa
© Simon Fowler | Erato

En-dehors de Ravel et Debussy, Crebassa adore les mélodies de Poulenc et les cycles de Fauré, Mirages et La bonne chanson. « Dans Mirages, j’aime vraiment l’enregistrement de Gérard Souzay – un des plus grands barytons. Quand elles sont chantées par un baryton, on croirait que ces mélodies sont parlées, d’une façon tellement belle… J’aime quand les interprètes franchissent les frontières du genre, quand des mezzos chantent des mélodies écrites à l’origine pour baryton (comme le Winterreise) ou quand un homme chante un poème d’expression féminine. »

Dans la mélodie française, elle admire également Frederica von Stade, dont les couleurs sont « simplement parfaites » dans les Chants d’Auvergne de Canteloube, des pièces qui renvoient à la région natale de Crebassa. « Mes parents parlent toujours occitan. Je le comprends un peu mais je ne le parle pas. » Au premier rang des interprètes de la mélodie française figure cependant Régine Crespin : « Pour moi, c’est l’une des meilleures dans Les Nuits d’été… Ce n’est pas parfait mais c’est ce que j’aime. Elle prend des libertés avec la partition mais cela reste incroyable. Les teintes argentées de sa voix – et son intensité ! »

Crebassa n’a pas encore chanté le cycle berliozien… mais rien ne presse. « Je veux attendre avant d’aborder ce genre de cycle parce que cela demande de la maturité. Même si vous avez la voix, vous devez avoir vécu pour expérimenter des choses, pour sentir profondément ce qu’il y a sous le texte. » Elle donne quelques récitals par an, et c’est assez facile quand elle répète son programme avec Say : « C’est l’avantage de l’avoir enregistré – vous répétez tant et tant que vous ne pourrez jamais oublier cette musique ! » Avec son autre partenaire pianiste, Alphonse Cemin, elle préfère développer des programmes en toute discrétion, ajoutant de nouvelles touches chaque saison.

Marianne Crebassa © Simon Fowler | Erato
Marianne Crebassa
© Simon Fowler | Erato

« Aujourd’hui, la pression sur les jeunes artistes est immense. On ne laisse pas les choses mûrir suffisamment dans la vie. Tout doit aller très vite. Vous acceptez un opéra, vous avez un récital en plein milieu, puis vous prenez l’avion pour un autre endroit. Vous voyez tellement d’artistes – et ce sont de grands artistes qui ont une quantité d’enregistrements – mais ils arrivent pour un récital, ils sont entre deux productions et ils n’ont pas suffisamment de temps pour se préparer, alors ils arrivent avec la partition – et évidemment, le récital est réussi, mais ce n’est pas la meilleure expérience pour le public. » La préparation est la clé. Crebassa est catégorique : elle préfère mémoriser les partitions et les chanter par cœur. « Vous établissez une meilleure connexion avec le public. Le seul inconvénient, c’est que vous avez la crainte de vous tromper ou d’oublier quelque chose… mais par chance j’ai cette sorte de confiance qui me permet de dire “Allez, tant pis !” »

Crebassa viendra prochainement à Londres pour chanter Shéhérazade ; nous évoquons la façon dont la mélodie française est particulièrement appréciée du côté nord de la Manche. « En Angleterre, c’est le meilleur endroit – c’est encore mieux que chanter en français en France ! Vous avez une connaissance du répertoire. Vous le connaissez mieux que les Français ! Heureusement que vous avez été là pour soutenir Berlioz ! » Attendons qu’elle nous raconte de nouvelles histoires quand elle ajoutera Les Nuits d’été à son répertoire… Délicieuse perspective.

 

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Article traduit de l’anglais par Tristan Labouret.