Ils nous avaient manqué, ces câbles électriques, ce cheval manche à balai, ce petit chien-robot, cet arbre tête en bas : les retrouver sur la scène de l’Opéra Bastille pour le Crépuscule des dieux suscitait l’espoir de réponses aux nombreuses pistes explorées par Calixto Bieito lors des précédents épisodes de la Tétralogie de Wagner. Si l’opus confirme le retour en forme de l’orchestre entrevu chez Siegfried et l’excellence de la distribution vocale, et est même cohérent en soi dans sa mise en scène en tant qu'opéra isolé, il ne semble toutefois pas apporter de cohérence à l’ensemble du cycle.

Le <i>Crépuscule des dieux</i> à Bastille &copy; Herwig Prammer / Opéra national de Paris
Le Crépuscule des dieux à Bastille
© Herwig Prammer / Opéra national de Paris

Après un tableau marquant qui voit les Nornes œuvrer autour d’une immense machine à tisser de la révolution industrielle, l’ensemble de l’opéra est structuré autour de la vaste table qui trône au centre du plateau, à la fois QG des Gibich et table du repas de gala qui réunit les chasseurs au début du troisième acte. Un immense écran à LED diffuse des images en arrière-plan. Elles visent juste le plus souvent : verrière du hall de la demeure des Gibich, papier peint texturé, intérieurs grandioses pendant le sommeil de Hagen au début de l'acte II, mais ce lustre géant à la fin du même acte semble avant tout meubler l’espace, et on comprend mal ce choix technologique par rapport à un décor manuel, d’autant que l’asservissement aux technologies, ébauché dans L’Or du Rhin, n’est pas un thème traité ici.

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Le metteur en scène a quelques bonnes idées, notamment dans sa présentation de la fratrie Gibich en pleine décadence, où l’inceste n’est jamais loin et où Hagen se distingue comme cerveau du groupe, contemplant posément avec un sourire de requin les gesticulations de ses pairs. Siegfried suit au long de l’œuvre une transformation vestimentaire, passant de vagabond trimbalant Notung et le Tarnhelm dans un seau à serpillère à nouveau riche fringant en costard après avoir intégré ce nouveau monde. Les effets du philtre de confusion – qui est une pomme, transformant Gutrune en nouvelle Ève – dont il est victime semblent régulièrement presque se dissiper. Le début du deuxième acte joue habilement sur l’onirisme de la page, où l’on ne sait pas si Alberich est vraiment là ou si Hagen l’imagine dans son sommeil.

Le <i>Crépuscule des dieux</i> à Bastille &copy; Herwig Prammer / Opéra national de Paris
Le Crépuscule des dieux à Bastille
© Herwig Prammer / Opéra national de Paris

Nombre de choix semblent cependant anecdotiques, quand ils ne versent pas dans un comique hors de propos : Brünnhilde embrasse passionnément Hagen quand elle découvre la trahison de Siegfried, idée intéressante mais non exploitée ensuite, la deuxième Norne accouche de fils électriques et le fils d’Alberich plante méticuleusement fourchettes et couteaux dans le buffet de Siegfried pendant la marche funèbre… Quelques incohérences perdent le spectateur : alors que Waltraute sort tout droit de l’épisode apocalyptique de La Walkyrie, en mutilée de guerre traumatisée, les filles du Rhin ont changé de métier, les plongeuses du premier épisode ayant abandonné leurs combinaisons pour de luxueuses livrées de domestiques lorsqu’elles dressent la table du banquet. Que faut-il comprendre ? Quant au chien-robot, il traverse la scène sans aucun lien avec l’intrigue, juste pour montrer qu’il est toujours là et qu’il fonctionne… Le coup de grâce intervient lors de la scène finale, qui voit Brünnhilde seule sur le devant de la scène devant une fumée grisâtre qui va s’épaississant : comme si le metteur en scène, à court d’idées, se débarrassait de l’aboutissement du grand œuvre wagnérien.

La distribution vocale superlative compense ces frustrations. Les deux trios de voix féminines tirent parti de la complémentarité de leurs timbres, plus ou moins charnus mais toujours amples et d’équilibre exemplaire (Margarita Polonskaya, Isabel Signoret et Katharina Magiera en filles du Rhin, Aude Extrémo, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur et Sinéad Campbell Wallace en Nornes). Cette dernière interprète également le rôle de Gutrune, à qui elle donne une consistance rare grâce à sa présence scénique engagée et sa musicalité constante. Autre intervention marquante : celle aussi brève qu’intense d’Ève-Maud Hubeaux en Waltraute, n’hésitant pas à séquencer ses phrases pour renforcer la détresse du personnage.

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Le <i>Crépuscule des dieux</i> à Bastille &copy; Herwig Prammer / Opéra national de Paris
Le Crépuscule des dieux à Bastille
© Herwig Prammer / Opéra national de Paris

Plutôt que de la détresse, c’est une fuite vers le délire qui rend intéressant le Gunther de Johannes Martin Kränzle. Ses quelques rares moments de décoloration dans l’aigu ne justifient pas qu’il soit égorgé par Hagen d’un coup de couteau à bout rond. C’est un véritable concentré de noirceur que Mika Kares instille dans sa proposition du méchant calculateur, où l’on sent toute la puissance contenue qui se libère avec éloquence dans les appels de l'acte II. La précision de prononciation de Brian Mulligan donne une consistance inquiétante à son père Alberich lors de sa brève apparition. Leur ennemi de sang Siegfried retrouve en Andreas Schager l’insolente facilité d’un Heldentenor en pleine santé. On préfère toutefois à sa ligne farouche inépuisable (qu’il met certes de côté lorsqu’il prend la place de Gunther à l'acte I) la finesse des interventions de Tamara Wilson. Forte d’une technique à toute épreuve sur l’ensemble de sa tessiture, sa Brünnhilde expressive joindrait à sa cause le Nibelung le plus insensible.

Dans la fosse, Pablo Heras-Casado tire de très belles sonorités de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris, dont les cuivres sont tous plus excellents les uns que les autres, malgré quelques passages où la narration fait défaut, faute d’impulsions plus marquées. C’est dans les pages descriptives qu’il se met en valeur, notamment dans le sombre interlude qui amène à la troisième scène. Le chœur de la maison, qu’on oublierait presque tant il reste statique en arrière-plan lors de ses rares prises de parole, réussit à être homogène même dans l’exigence rythmique de ses réponses aux appels de Hagen.

Le <i>Crépuscule des dieux</i> à Bastille &copy; Herwig Prammer / Opéra national de Paris
Le Crépuscule des dieux à Bastille
© Herwig Prammer / Opéra national de Paris

Après avoir présenté les quatre opus sur trois saisons, l'Opéra proposera un double cycle complet du Ring en novembre. Projet retardé par le Covid-19, son aboutissement en 2026 coïncide avec les 150 ans de la création complète de l’œuvre. Au-delà d’une esthétique singulière, c’est avant tout la profusion d’idées décousues qui rend cette production décevante d’un point de vue scénique, a fortiori en comparaison avec le dernier anniversaire qui a fait date : le Ring du centenaire de Chéreau, exemple de cohérence et d’approfondissement.

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