Quatre ans après l'invasion de l'Ukraine par la Russie, la Philharmonie de Paris a invité une cheffe ukrainienne, Oksana Lyniv, à présider le jury de La Maestra, ce concours de cheffes d'orchestre qui connaît cette année sa quatrième édition. Au milieu des épreuves, Oksana Lyniv officiait par ailleurs au pupitre de l'Orchestre de Paris pour un programme-fleuve qui allait s'avérer riche en surprises et en émotions de toutes sortes.

Oksana Lyniv à la tête de l'Orchestre de Paris © William Beaucardet
Oksana Lyniv à la tête de l'Orchestre de Paris
© William Beaucardet

La cheffe ukrainienne n'a pas choisi la facilité avec la plus slave des neuf symphonies de Dvořák : la veine populaire, les élans romantiques, tantôt élégiaques, tantôt épiques, sont si généreux dans cette Huitième Symphonie que l'œuvre est un des emblèmes de la slavité en musique. Oksana Lyniv nous rappelle, ce faisant, le lien historique et géographique de sa terre natale – l'ouest de l'Ukraine – avec la Bohême de jadis qui a nourri tant de compositeurs et d'auteurs. La cheffe va y combiner une maîtrise éloquente et une souplesse bienvenue dans le déploiement d'un matériau musical qui puise largement dans des formules populaires. On lui sait gré de ne pas alourdir le pas dans le mouvement lent, qui n'a nul besoin de surlignage pour être lyrique, et de donner à l'ensemble une allure, un allant gorgés de sève romantique.

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Sous cette direction inspirée, l'Orchestre de Paris fait montre d'une cohésion, d'une densité (notamment chez les cordes) et d'une poésie rehaussées par les superbes solos de la flûte, du premier violon et du violoncelle. Slava Oksana !

Bomsori Kim, Oksana Lyniv et l'Orchestre de Paris © William Beaucardet
Bomsori Kim, Oksana Lyniv et l'Orchestre de Paris
© William Beaucardet

L'autre pièce de résistance du concert était avant l'entracte le Concerto pour violon de Sibelius, qui ouvre sur de tout autres espaces que la symphonie de Dvořák. Or étrangement la soliste, Bomsori Kim, nous paraît appliquer à tout ce qu'elle joue la même grille interprétative : on retrouve, peu ou prou, les qualités et défauts qu'elle avait manifestés dans le Concerto de Tchaïkovski donné en 2023 à Radio France. Même du côté d'une technique qu'on croyait infaillible, on note quelques approximations, qui ne sont guère compensées par sa proposition interprétative. La lyrique si particulière de Sibelius, les immensités élégiaques que convoque cet unique concerto pour violon, sont aux abonnés absents ce soir. Comme si la démonstration d'un savoir-faire évident suffisait à rendre compte de cette œuvre-monde ! Un bref bis de la compositrice polonaise Grażyna Bacewicz, un Caprice polonais, ravit le public mais laisse le mélomane sur sa faim.

Deux œuvres contemporaines précédaient le concerto. On passera rapidement sur celle qui ouvrait le programme, la quatrième des Fanfares for the Uncommon Woman de l'Américaine Joan Tower que l'Orchestre de Paris nous inflige tout au long de cette saison. Seul changement par rapport aux précédents épisodes, limités aux cuivres et percussions (nos 1 et 2) et à un ensemble de cuivres (no 3), cette quatrième fanfare fait appel à tout l'orchestre, sans parvenir à nous faire changer d'avis : Much ado about nothing, comme on dit outre-Atlantique !

Oksana Lyniv à la tête de l'Orchestre de Paris © William Beaucardet
Oksana Lyniv à la tête de l'Orchestre de Paris
© William Beaucardet

On peut avouer qu'on ignorait tout du dernier compositeur au programme, son nom autant que son œuvre. Né à Lviv (Ukraine) en 1972, Eduard Resatsch est installé de longue date en Allemagne, comme violoncelliste au sein des Bamberger Symphoniker. L'invasion de la mère patrie en 2022 l'a fait vivement réagir : il a d'abord écrit UKRAINE – Aux Victimes de la guerre puis arrangé pour grand orchestre la Prière pour l'Ukraine de son grand aîné Valentin Silvestrov.

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C'est à la demande de la cheffe Oksana Lyniv qu'il s'est intéressé au Petit Prince de Saint-Exupéry, publié en 1943 au beau milieu de la Seconde Guerre mondiale. S'inspirant autant du texte que du contexte du roman dans ses Visions du prince données ce soir en création mondiale, Resatsch s'attache à regarder le monde et son pays natal avec les yeux de l'enfance et le rêve insensé du retour de la paix. Il en résulte une partition très composite qui fait une sorte de grand huit émotionnel, avec des plages de calme délicatement chuchotées à la flûte ou au hautbois, des bourrasques de cuivres, des tempêtes qui grondent chez les cordes graves et les percussions. C'est une nouvelle preuve de la capacité d'une génération de compositeurs à se détacher de tous les dogmes et théories qui ont fleuri au XXe siècle, à écrire une musique efficace, plaisante, accessible au plus grand nombre – même si elle est loin de tutoyer le chef-d'œuvre.

L'office a été rempli : le public, où un grand nombre de jeunes avait pris place, a manifesté une chaleureuse approbation envers cet hymne à la fraternité universelle. Et longuement applaudi l'énergie conquérante d'une authentique maestra !

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