L’Opéra National du Capitole de Toulouse propose jusqu'au 1er mars un véritable festin de bel canto avec une formidable Lucia di Lammermoor, dans la production maison de Nicolas Joël, créée en 1998 et reprise ici par Stephen Taylor. La mise en scène est parfaitement respectueuse du chef-d’œuvre de Donizetti : le décor grandiose signé Ezio Frigerio est ancré dans l’esthétique du gothique flamboyant, dans les intérieurs d’un château et d’une cathédrale écossaise, les costumes d’époque imaginés par Franca Squarciapino sont somptueux. L'ensemble regorge de couleurs chatoyantes dans les grandes scènes avec chœur, et conserve une belle sobriété dans les scènes plus intimes permettant de se focaliser sur les tourments de chacun des protagonistes.
Certes, le jeu d’acteur est parfois un peu convenu, mais il est toujours bien ajusté à la dramaturgie, et surtout il laisse toute sa place au chant et aux chanteurs... Et quels chanteurs ! La première distribution programmée offre un casting de rêve, avec notamment trois superstars du bel canto, entourées d’excellents chanteurs français et belges.
Jessica Pratt, belcantiste chevronnée et grande spécialiste du rôle de Lucia – elle l’a chanté plus d’une centaine de fois –, subjugue littéralement. Une agilité, une souplesse et un legato déconcertants, un timbre lumineux allié à une musicalité de tous les instants, une technique vocale superlative avec notamment des sons filés chantés pianissimo : toutes les qualités requises sont au rendez-vous d’un rôle parmi les plus exigeants. Et si la voix est d’une puissance modérée, elle est parfaitement projetée et elle possède le don de nous émouvoir en particulier dans une fiévreuse scène de la folie.

Dans le rôle de l'amoureux éperdu et malheureux, Pene Pati incarne un enthousiasmant Edgardo. Le ténor samoan est la nouvelle coqueluche du bel canto international : son timbre fabuleux à la fois solaire et chaleureux, son aisance dans tous les registres, sa longueur de souffle formidable, son rayonnement et sa belle présence scénique, sa prestance et parfois même quelques intonations ne sont pas sans rappeler un certain… Luciano Pavarotti, bigre !
Troisième superstar de la soirée, le grand Michele Pertusi incarne le rôle ambigu de Raimondo, le précepteur de Lucia. La longévité vocale de cet artiste expérimenté est tout simplement étonnante : il est toujours aussi magnifique, avec une ligne de chant d’une somptueuse noblesse, et un timbre toujours aussi chaleureux.
Aux côtés de ces trois références, une équipe de choc. En Enrico, Lionel Lhote est lui aussi formidable : son timbre est noir, sa projection puissante, sa diction impeccable, son interprétation très tendue à l’image de son sinistre personnage du frère de Lucia, incarnation d’un patriarcat égoïste, imposant un mariage à sa sœur au nom des intérêts de la famille. Fabien Hyon compose avec brio un Normanno impeccable, aussi tendu que son maître Enrico. Valentin Thill est un très élégant Arturo, le mari que Lucia est contrainte d’épouser, avec une belle aisance vocale et scénique. Et Irina Sherazadishvili offre son beau timbre de mezzo à Alisa, la suivante de Lucia.
L’Orchestre et le Chœur du Capitole sont superlatifs, avec une mention spéciale pour les solistes (cors, harpe, clarinette, hautbois, violoncelle...) et notamment pour la flûtiste Sandrine Tilly dans la fameuse cadence de la scène de la folie. Remplaçant quasiment au pied levé le chef José Miguel Pérez-Sierra qui a du se retirer pour raison de santé, le très expérimenté spécialiste de l’opéra italien Fabrizio Maria Carminati dirige à la perfection une œuvre qu’il connaît sur le bout des doigts, avec une belle sensibilité tant dans l’accompagnement des voix que dans les préludes orchestraux.
Une nouvelle soirée mémorable à Toulouse que n’aurait certes pas reniée José van Dam à qui cette représentation était dédiée, lui qui a tant chanté sur scène et au disque avec le Capitole.

