Nuits d’été ou « Amours impossibles » ? En guise de conclusion du week-end Berlioz organisé par la Philharmonie de Paris, un programme éclectique, autour de Berlioz, Ravel et Roussel, a su convaincre un public curieux, grâce à l’enthousiasme des musiciens de l’Orchestre national d’Île-de-France et au merveilleux timbre de leur invitée Karine Deshayes.

Fabien Gabel © Gaëtan Bernard
Fabien Gabel
© Gaëtan Bernard

Lancé sur des chapeaux de roues par l’ouverture du Corsaire, l’orchestre aborde Berlioz avec énergie. Parti sur un tempo ambitieux que les cordes assument avec plaisir dans leur trait initial, le chef Fabien Gabel pousse à l’extrême les effets de surprise : les accents toujours inattendus et les attaques d’une précision remarquable témoignent d’une grande concentration des instrumentistes. Si les cuivres et les basses, un peu trop puissants, semblent parfois menacer l’équilibre, l’esprit festif de l’ensemble est tel que l’on surprend certains premiers violons à sourire aux anges ! Un enthousiasme communicatif, puisque le public semble conquis.

C’est naturellement une page plus sobre qui s’ouvre lorsque les musiciens sont rejoints par la mezzo-soprano Karine Deshayes. Orchestrées de façon très intimiste par Berlioz, Les Nuits d’été mettent en valeur la rondeur du timbre de la chanteuse, souligné par une diction très claire dans les graves et les médiums. Éblouissante de charisme dans la « Villanelle », Deshayes est moins à son avantage dans « Le Spectre de la rose », parfois un peu basse. Heureusement, une douceur rare dans la conclusion de « Sur les lagunes » et d’impressionnants effets de houle dans « L’Île inconnue », brillamment rendus par les instrumentistes, font oublier cette imperfection. C’est finalement l'orchestre qui laisse dubitatif : en dépit de quelques beaux effets, comme les tenues senza vibrato des violons qui imitent celles du chant, il se cantonne dans son rôle d’accompagnateur tout en demeurant souvent trop fort, lorsqu’on apprécierait davantage un dialogue chambriste. Cela n’empêchera pas un public ravi d’applaudir entre chaque mouvement puis de réclamer, sans l’obtenir, un bis !

Quel contraste avec ce début de Daphnis et Chloé : un solo de flûte d’une nonchalance charmante ouvre le « Nocturne » au milieu des mystérieux trilles des cordes sur le chevalet. Dès les premiers instants, les pupitres démontrent une homogénéité parfaite et les quatre flûtes, aux respirations parfaitement synchronisées, offrent un vrai moment de musique de chambre. Fabien Gabel, visiblement à son aise dans ce répertoire, donne chaque départ avec une précision impeccable et parvient à dessiner entre les pupitres un phrasé ininterrompu, tout en courbes. Ainsi guidé, l’orchestre se surpasse : les oscillations répétées qui constituent le fond sonore de l’« Interlude » circulent avec régularité entre les différents solistes des vents et installent un climat hypnotique. Mais surtout, la « Danse guerrière » est une véritable explosion d’effets : crescendos gigantesques et accents violents sont un décor de choix pour les traits des cuivres, avec en particulier des trompettes belliqueuses et brillantes, dont les attaques bien nettes font monter la tension. L’explosion finale, noyée dans des percussions un peu trop enthousiastes, apporte une conclusion guerrière à une œuvre interprétée par ailleurs avec beaucoup de distinction.

Il semblait a priori difficile d’atteindre un tel niveau de technique orchestrale dans Bacchus et Ariane. Pourtant, on saluera les efforts des musiciens et l’enthousiasme du chef qui donnent à entendre les subtilités de cette pièce délicate : de l’alto au son puissant qui ouvre le premier « Andante » au retour triomphant du thème au cor dans le dernier « Allegro brillante », les solistes sont extrêmement convaincants, à l’exception peut-être du premier violon, dont la quasi-absence de vibrato prive cruellement son thème de poésie. En particulier, les appels mystérieux de la clarinette lors du « Réveil d’Ariane » et les réponses brillantes des cuivres laissent entendre les moindres rebondissements narratifs du mythe antique. Si l’écriture parfois presque désordonnée des mouvements centraux entremêle sans fin les solos de vents, la « Bacchanale » finale met à l’honneur des cuivres des grands soirs (bien que, là encore, presque trop puissants) qui installent une ambiance de valse infernale telle que le chef lui-même semble danser !

Le public, surpris mais ravi, se laisse donc entraîner avec bonheur à travers plus d’un siècle de musique symphonique. L’enthousiasme de l’orchestre, du Corsaire à Bacchus et Ariane, n’est pas retombé et a su prouver les liens subtils qui unissent Berlioz, Ravel et Roussel, tous trois représentants de l’orchestre à la française.

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