Qu’est-il arrivé au sage public de la Philharmonie ? Applaudissements déchaînés, hurlements de joie, et surtout standing ovation de plusieurs minutes : Martha Argerich et Mischa Maisky ont beau marcher désormais d’un pas lent, ils déchaînent encore toutes les ardeurs. C’est qu’au piano comme au violoncelle, l’énergie est la même… Impossible de résister à pareille complicité !

Mischa Maisky – Martha Argerich © Hideki Shiozawa – Adriano Heitman
Mischa Maisky – Martha Argerich
© Hideki Shiozawa – Adriano Heitman

Il faut pourtant quelques instants pour entrer dans la Sonate n° 2 de Brahms. Nul autre n’oserait en proposer une version aussi explosive : à peine assis, Maisky lance des attaques d’une agressivité inouïe, surjoue tous les contrastes de l’« Allegro vivace » en accentuant leur brusquerie, allant parfois jusqu’à franchement hacher la phrase ou à bâcler les bariolages. Ses interventions ressortent d’autant plus que celles d’Argerich demeurent au contraire nimbées de mystère, leur caractère méditatif souligné par ce rubato subtil dont elle a le secret. Étonnamment, l’atmosphère de l’« Adagio affettuoso » est encore plus tendue ; les respirations ne sont jamais longues et le tempo ne faiblit guère. Si les premiers aigus du piano sont joliment perlés, le moindre thème du violoncelle, aussi simple soit-il, gagne en intensité dramatique par un vibrato resserré. Sommet de cette progression, le jeu de questions-réponses furieux du troisième mouvement oppose un violoncelle très sec à un clavier dont la rage est plus contenue. Un finale impatient, anxieux, conclut cette sonate en rappelant, si besoin était, que les deux musiciens sont avant tout de parfaits chambristes : aucun rubato n’est épargné, mais les instruments s’inscrivent dans un même souffle et l’ensemble demeure impeccablement synchronisé.

Après pareil épanchement expressif, le début murmuré des Fantasiestücke op. 73 de Schumann surprend. La douceur des premières phrases du violoncelle est touchante – même si les grandes envolées qui suivent rappellent le lyrisme qui frappait déjà dans Brahms. Mais c’est surtout le piano qui donne le ton, un piano onirique dont les interventions laissent poindre une certaine nostalgie. Un romantisme plus exacerbé, porté par des crescendo exaltés, donne au « Lebhaft, leicht » un caractère plus expansif. La troisième pièce, quant à elle, semble déjà donner le ton de la Sonate de Chostakovitch qui suivra : beaucoup d’énergie et de mordant, des soufflets incroyablement homogènes qui renforcent les effets de surprise du texte… Sitôt les dernières notes arrachées, les deux musiciens bondissent de leur chaise – on leur demanderait presque un bis !

Ce serait toutefois se passer d’un Chostakovitch endiablé, véritable clou du spectacle, où l’atmosphère change au tournant de chaque phrase. Il suffit des quelques minutes de l’« Allegro non troppo » pour qu’Argerich déploie son incroyable palette de couleurs : un thème mélancolique aux attaques délicates, très intérieur, répond à des basses assenées, au caractère martial. Surtout, elle souligne la richesse harmonique de l’écriture en appuyant légèrement chaque dissonance. Face à pareil interlocuteur, dans un répertoire qui lui va comme un gant, Maisky jubile, faisant des mélodies les plus expressives d’improbables sérénades. Impossible de résister au rythme de l’« Allegro », quasiment folklorique, où la danse prime avant tout : face à un violoncelle toujours plus énergique, le piano s’approche de sonorités percussives – sans la moindre lourdeur. Le « Largo » n’en paraît que plus tragique. Les basses du piano, assez sèches, semblent sonner le glas, pour le violoncelle dont les graves voilés font plutôt songer à une voix humaine. Les nuances les plus extrêmes ne sont pas épargnées, au point de conférer à la mélodie un caractère parfois presque hésitant.

Le finale conclut cette sonate sur une note plus légère, son caractère sautillant rappelant le folklore du deuxième mouvement. Fidèle à elle-même, Argerich ne se refuse aucun contraste et ses accents, toujours inattendus, ne manquent pas d’espièglerie. Le son du violoncelle a beau craquer dans les graves, le rythme diabolique des traits force l’admiration, d’autant plus qu’avec son énergie apparemment inépuisable, Maisky s’autorise des glissades délicieusement ironiques – quel style !

Après cette conclusion presque fanfaronne, impossible de faire partir le public, bien décidé à profiter des deux stars jusqu’à la dernière minute. En bis, Chopin, Kreisler et d’autres offrent donc encore quelques moments suspendus, comme ce Liebesleid d’une tendresse délicieuse. Exalté, fougueux, touchant : le duo Argerich-Maisky n’a pas fini de faire parler de lui.

*****