La nouvelle saison apporte son contingent habituel de symphonies de Gustav Mahler. Premier en lice, Gustavo Dudamel : après l’avoir entendu avec l’Orchestre Simón Bolívar dans la Symphonie n° 5 en janvier 2015, puis avec ses troupes angelines dans la n° 3 en mars 2016, le public parisien découvrait hier à la Philharmonie une interprétation fourmillante de la Symphonie n° 4.

Gustavo Dudamel et le Mahler Chamber Orchestra à la Philharmonie de Paris © Julien Hanck
Gustavo Dudamel et le Mahler Chamber Orchestra à la Philharmonie de Paris
© Julien Hanck

Mais c'est tout d'abord dans un opus de jeunesse schubertien, la Symphonie n° 3 en ré majeur, que Dudamel lance le Mahler Chamber Orchestra avec un feu éhonté. Double surprise de ce Schubert qui n’en a pas l’air, dont les habituelles vacillations majeur-mineur sont parfaitement absentes, et de cette interprétation si univoque, qui ne laisse aucune place au doute, au rêve – en somme à ce que certains pourraient appeler « l’imaginaire schubertien ».

Avec les moyens qu’on lui connaît, le chef aurait pu exalter le dramatisme des premières mesures, ou comme tant d’autres, s’attarder un peu plus sur les interventions pleines de charme de la petite harmonie. Il a choisi de solliciter davantage le muscle et les nuances forte, dans une lecture certes rythmiquement très architecturée, mais qui en devenait parfois caricaturale. Et pourtant quelle splendide maîtrise du geste, de « l’artisanat » orchestral : que ce soit dans ces fines gradations de dynamique (notamment dans les fréquents motifs de notes répétées) ou dans ces attaques parfois si abruptes qu’elles semblent couper la parole au couplet précédent ! Comme toujours chez Dudamel, les intentions sont claires, et le moyen d’y parvenir sûr et pleinement maîtrisé. C’est pourquoi on ne doute pas que ce parti pris un peu « épais », sans variété d’humeur entre les mouvements, soit volontaire et entièrement assumé. Il n’en reste pas moins que l’amateur d’un Karl Böhm, d'un Nikolaus Harnoncourt ou même de Claudio Abbado se surprendra à languir après un Schubert au visage un peu plus humain, aux accents un peu moins péremptoires.

L’impression que nous laissent les premières mesures du Mahler de Dudamel est celle d’un tempo extrêmement mobile, qui procède par élans successifs, dans une quasi-absence d’inertie orchestrale. Après avoir sonné la charge dans Schubert, le Mahler Chamber Orchestra – dont l’effectif a pourtant doublé pour la seconde partie – donne l’impression de jouer en catimini. C’est que le chef vénézuélien ose le staccato furtif là où d’autres sortent le grand jeu ; il entreprend de révéler les détails de la partition dans toute leur composante caustique, parfois même stridente. Niveau réalisation orchestrale, c’est de la dentelle aux fuseaux, grâce notamment à la qualité des solistes de l’orchestre (dont un premier violon, Raphael Christ, très investi dans son solo aguicheur du scherzo). Le chef trouve également une jolie manière d’arquer les fins de mesures qui, dans un léger ritardando, paraissent soupirer ; il en est de même pour les transitions entre sections qui s’étirent paresseusement. Dudamel opte dans le troisième mouvement « Ruhevoll » (tranquille) pour une surprenante constance (au regard de ce qui précède), ce qui lui permet de ne pas se perdre dans l'ascension liminaire qui regarde droit vers les cimes. Il jongle volontiers avec plusieurs lignes de chant, les entremêlant, et les laissant successivement prendre le dessus.

Golda Schultz et Gustavo Dudamel au milieu des musiciens du Mahler Chamber Orchestra © Julien Hanck
Golda Schultz et Gustavo Dudamel au milieu des musiciens du Mahler Chamber Orchestra
© Julien Hanck

La transition vers la Vie céleste s’effectue le plus naturellement du monde ; on sent un frisson de vie parcourir l’assistance tandis que résonnent les premières notes de clarinette. Et Golda Schultz de surgir comme un doux halo avec son « Wir genießen die himmlischen Freuden », ici dans un timbre très doux relevé d’un très léger éclat métallique, ce qui rend le vibrato presque surnaturel. La soprano sud-africaine use de sa voix comme d’un instrument aux registres variés, diminuant les consonnes, minimisant son rôle de narrateur. Plus attentive à la variété de timbre dans les voyelles qu’à la ligne ou au rythme, elle vient apposer sa couleur au sommet de l’édifice orchestral.

Bien loin des débordements de ses débuts, Dudamel fait montre à 37 ans d’un métier magnifique et donne l’impression de travailler, d’année en année, à une manière moins démonstrative et plus psychologiquement engagée de diriger.

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