Les Indes galantes représentent sans doute le manifeste le plus achevé de l’idéal de l’opéra classique français où tous les arts sont au service du merveilleux. Après la mythologie d’Hippolyte et Aricie et avant le surnaturel de Dardanus, Rameau se concentre sur la peinture des phénomènes naturels, grand sujet d’étude des sciences des Lumières. L’éruption d’un volcan, une tempête, un raz-de-marée, l’exotisme des contrées lointaines... Quel magnifique terrain de jeu pour le premier des grands symphonistes !

<i>Les Indes galantes</i> à l'Opéra Bastille, avec la compagnie Rualité © Little Shao / Opéra national de Paris
Les Indes galantes à l'Opéra Bastille, avec la compagnie Rualité
© Little Shao / Opéra national de Paris

Cet objet artistique singulier où le grand spectacle se fond dans une peinture galante et rudimentaire des sentiments représente une gageure pour le metteur en scène contemporain. Clément Cogitore transpose la féérie supposée dans une grisaille des cités où l’œil se perd dans d’inquiétantes pénombres bleutées dont on peut craindre un instant la monotonie. Cependant des éléments sacrés traditionnels (cercle de feu) ou à la technologie froide (panneau de leds figurant le soleil et immense bras articulé soulevant le navire après la tempête) font et défont les cataclysmes naturels et organisent l’action. Solution élégante et sobre, un cercle central se métamorphosera en volcan, rotonde ou gouffre suivant les tableaux.

Côté costumes, la tendance streetwear à capuche aurait pu faire craindre le pire, mais quand la danse vient décliner sa virtuosité technique (krump impressionnant sur les Sauvages ou voguing très humoristique dans l’acte du Turc généreux) il devient clair que l’énergie trouve un accord avec le propos musical ; on oublie les ternes tissus. Le propos de la chorégraphe Bintou Dembélé et de la compagnie Rualité sait trouver un langage sensible aux accents énergiques de Rameau : l’air de Phani « Viens hymen » où danseur, flûte et la voix diaphane de Sabine Devieilhe en dévoile d’infinies subtilités. L’autorité des guerriers du prologue et des conquistadors de la deuxième entrée est soulignée par des costumes de Robocops CRS, idée simple mais amusante qui laisse au spectateur sa liberté d’interprétation sans gêner la perception musicale. L’acte des fleurs transposé dans le quartier rouge d’Amsterdam permet aux chanteurs de se rassembler sur un îlot de trois mètres carrés ; cette absence de propos en accord avec le livret laisse de nouveau la place au langage de Rameau.

Sabine Devieilhe (Hébé, Phani, Zima) © Little Shao / Opéra national de Paris
Sabine Devieilhe (Hébé, Phani, Zima)
© Little Shao / Opéra national de Paris

Côté chanteurs, rien que du très bon, avec parfois un petit bémol sur l’adéquation avec les rôles. Florian Sempey et Alexandre Duhamel octavient ou évitent les notes les plus graves de Bellone et de Huascar, mais caractérisent magistralement leurs personnages. Stanislas de Barbeyrac est sans doute un parfait Ottavio dans Mozart mais sa voix héroïque grossit exagérément les lignes si souples créées pour les hautes-contre à la française. L’incarnation psychologique est cependant savoureuse. À l’opposé, Mathias Vidal est idéal dans les ornementations vives de Tacmas, mais le soutien et l’intonation sont en péril dans son Valère à la ligne singulièrement morcelée et dans le sublime quatuor des Fleurs. Edwin Crossley-Mercer est égal à lui-même, le métal splendide de la voix contrastant avec un engagement musical un peu conventionnel.

La distribution féminine est franchement épatante. Sabine Devieilhe connaît son Rameau sur le bout des doigts depuis sa collaboration avec Alexis Kossenko : la voix est ravissante, le médium de plus en plus séduisant et l’art du phrasé absolument fascinant. Jodie Devos campe un Amour et une Zaïre autant capable d’autorité que de la plus émouvante délicatesse, et Julie Fuchs apporte une rondeur de timbre superlative à Fatime, tout en restant un peu en retrait dans la scène de la tempête.

Jodie Devos (L'Amour, Zaïre) et Julie Fuchs (Émilie, Fatime) © Little Shao / Opéra national de Paris
Jodie Devos (L'Amour, Zaïre) et Julie Fuchs (Émilie, Fatime)
© Little Shao / Opéra national de Paris

Mais le grand artisan de la réussite de cette soirée est sans conteste Leonardo Garcia Alarcón, capable de tirer de son orchestre une palette de couleurs extraordinaire. Confier cette musique ambitieuse à un chef doté d’une vraie technique permet d’en faire sentir le génie jusque dans les pages les plus décoratives. Il communique admirablement, n’empêche pas l’orchestre de jouer comme tant d’autres et voit loin. L’ouverture admirablement détaillée et déjà « exotique », le chic des menuets pleins de densité, l’inégalité souple qui prévaut dessinent un Rameau plus éloquent que jamais. On sent une attention particulière au phrasé des basses et à la construction de l’harmonie. Alarcón en dégage une expressivité inédite, notamment dans les préludes instrumentaux dont le raffinement est exceptionnel.

Au service de ce riche vocabulaire, l’instrumentation a été ingénieusement développée. Il sera permis de fermer les yeux sur certaines options non historiques (violes, guitare), sur les coupures qui rendent incompréhensibles le revirement psychologique d’Osman, l’ajout de pastiches de Rameau composés par le chef… Ce soir, la vérité est dans le beau. Pour cette soirée mémorable, le Chœur de chambre de Namur a sans doute présenté la version la plus bouleversante du chœur « Clair flambeau » et sa générosité de timbre dans l’admirable « Traversez les plus vastes mers » s'est fondue admirablement avec l’orchestre.

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