L'intimiste auditorium du Musée d'Orsay, caché au deuxième sous-sol du musée, faisait salle comble jeudi soir pour ce premier concert dans le cadre de l'Académie Orsay-Royaumont. Le partenariat entre l'Abbaye de Royaumont et le Musée d'Orsay, consacré à la mélodie et au lied, permet chaque année à huit lauréats — quatre duos — de bénéficier des conseils de grands interprètes, notamment de ceux de Véronique Gens et de Susan Manoff. Dans le prolongement de leur masterclass, qui a eu lieu la semaine dernière à Royaumont, le duo proposait un récital, apogée à la fois pédagogique et musical de la semaine. Mélodies de Camille Saint-Saëns, Léo Delibes, Guy Ropartz et Reynaldo Hahn en première partie ; Nuits d'été d'Hector Berlioz dans la seconde : l'ambitieux programme proposait un panorama varié de la mélodie française. 

Véronique Gens © Franck Juery
Véronique Gens
© Franck Juery

Mais dès l'entrée sur scène du duo, un détail inquiète : la chanteuse se joint d'un toussotement discret à l'habituel concert de quintes de toux du public catarrheux. Véronique Gens est de toute évidence indisposée et, si on ne l'avait pas deviné, on le comprend dès les premières notes du « Désir d'Orient » de Camille Saint-Saëns. Les registres médium et grave sont légèrement voilés et les aigus sont altérés par quelques problèmes d'intonation, mettant à mal la sensualité des vocalises orientalistes. L'état de la chanteuse ne va malheureusement pas s'améliorer au cours de la soirée, faisant craindre que le récital tourne au calvaire. 

C'est compter sans le piano de Susan Manoff, véritable adjuvant qui soutient Véronique Gens de manière indéfectible. Nuances expressives, toucher tantôt aérien, tantôt incisif, changements instantanés de couleur, impressionnants effets de houle dans « L'île inconnue » : la pianiste transcende l'interprétation des Nuits d'été d'Hector Berlioz. « Le Spectre de la Rose » est transposé, sans doute pour soulager la chanteuse. Si cet ajustement lui permet d'interpréter la mélodie sans trop d'encombre, il nuit hélas à la portée des grands crescendo expressifs de la ligne mélodique. En retrait, Gens peine à déployer souplement sa voix dans l'ambitus requis, mais ne se départit jamais toutefois d'une diction parfaite. Si les aigus des premiers vers de « L'Absence » et « L'île inconnue » souffrent des fragilités de la chanteuse, ce sont ces même fragilités qui enrichissent les pourtant redoutables « Sur les lagunes » et « Au cimetière ». Dans le premier, le caractère lancinant du remords se traduit par une déclamation quasi intérieure ; dans le second, le timbre, blafard et glacé, expire dans un souffle saisissant. 

En première partie, avec les mélodies de Léo Delibes, la chanteuse se sert de ses qualités de comédienne, pour le plus grand ravissement de l'auditoire captivé. Jouant plus qu'elle ne chante la « Chanson slave » et la « Chanson hongroise », Gens parvient à faire oublier avec beaucoup d'adresse les quelques cassures du timbre. Dans « Ceux qui parmi les morts » de Guy Ropartz, la voix, éthérée, se tend dans les graves, tandis que Susan Manoff l'accompagne d'un discret continuum sonore. Si ce caractère éthéré fait merveille dans la crépusculaire mélodie du compositeur breton, cela ne suffit pas à exécuter celles de Reynaldo Hahn dans toute leur subtilité, notamment dans « Les Cygnes » ou « Mai ». La mélodie « Aimons-nous », sur un poème de Théodore de Banville, est cependant plus incarnée. Entraînée par les mouvements amples de sa partenaire au clavier, Véronique Gens semble lâcher la bride, déployant des aigus chauds et ronds qui s'accompagnent d'un vibrato très régulier. Avec les derniers vers (« Tâchons d'épuiser / La mort dans un baiser »), la voix s'épanouit enfin, exultante.

Au public qui réclame un bis, Véronique Gens se voit forcée d'avouer qu'elle ne se sent la force d'en proposer qu'un seul. C'est donc avec un retour au poème de Théophile Gauthier, « Où voulez-vous aller ? », cette fois dans la version de Charles Gounod, moins connue que celle de Berlioz, que se clôt le récital. 

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