Tout-à-l'heure, Pavel Kolesnikov rejouera en bis le premier des trois Intermezzos opus 117 de Brahms qui ouvrait son récital, d'une façon plus allusive, plus mystérieuse, à la façon d'une berceuse tendre et rêveuse. Pour l'heure il s'attelle à la quatrième des trente-deux sonates de Beethoven, celle en mi bémol majeur opus 7, pas si souvent que cela présentée en récital, bien que plus fréquemment que celles qui la précèdent. Tout de noir vêtu, le visage mangé par de grandes lunettes, mince, un brin dégingandé, le jeune pianiste russe la joue à sa façon qui n'est ni attendue ni originale par goût de la provocation. Kolesnikov est à l'écoute de l'instant, des oppositions de dynamique, de phrases sculptées dans la matière sonore, aimant l'ombre plus que la lumière. Il joue presque comme s'il improvisait ou plutôt découvrait la partition à mesure qu'il en tournerait les pages, surpris par la nouveauté, l'audace beethovéniennes. On pourrait s'en étonner dans une forme si déterminée, mais l'idée de l'improvisation, du geste instrumental guidant autant le compositeur que ce dernier ne l'invente, est en réalité toujours un peu présente dans la musique pour piano de Beethoven. Kolesnikov entraîne dans son monde intérieur l'auditeur, qui accepte ce côté art et essai qu'il serait dommage de refuser. Il ne laisse aucun répit tant ses phrasés aimantent l'attention, tant son jeu ne doit en réalité rien au hasard. Kolesnikov ne s'absente jamais. Il est là, toujours, sans pour autant attirer l'attention à lui par une quelconque idiosyncrasie : ses tempos sont justes, ses nuances subtilement variées. Il ne surjoue jamais, mais ne joue pas non plus le premier degré beethovénien énergique. Il nous fait entendre ce qui est ancien dans cette œuvre de jeunesse, ce qu'elle peut avoir encore de baroque, de surprises, de ruptures soudaines. C'est très intéressant. D'autant que le mouvement lent est d'un calme souverain, émouvant sans une once de sentimentalité.

Pavel Kolesnikov © Eva Vermandel
Pavel Kolesnikov
© Eva Vermandel

L'opus 117 n° 2 de Brahms ouvre divinement la deuxième partie du récital ; le n° 3 la refermera, bouclant la boucle. Le pianiste est chez lui dans l'acoustique de Gaveau, à l'aise avec un Steinway dense et lumineux, bien réglé. Son programme de récital est intriguant en ce qu'il associe des œuvres qui n'ont à priori rien à voir les unes avec les autres. Il fait des rapprochements qui sur le papier ne disent rien mais sonnent avec une pertinence inimaginable. Si Kolesnikov semble faire naître la Suite en la de Louis Couperin des dernières résonances brahmsiennes, il est plus troublant encore qu'il fasse croire pendant quelques secondes que La Rêverie interrompue de Tchaïkovski qui suit est un prélude non mesuré... Magicien qui trouve des rapprochements harmoniques entre œuvres et compositeurs qui vont au-delà de la démonstration, qui mettent l'histoire de la musique la tête à l'envers, surprennent finalement moins l'auditeur qu'ils ne le charment et l'émeuvent. Quand bien même on sait combien Brahms s'est intéressé à la musique de François Couperin (dont il a excellemment édité la musique de clavecin), entendre ainsi les deux si intimement liés est troublant, car c'est fait de façon sensible, incroyablement sophistiquée, sans aucune mièvrerie, sans affectation. Ce Couperin joué au piano s'impose par ses silences habités, ses rubatos insensés dignes de Blandine Verlet, des nuances si infinitésimales qu'il faudrait des balances en toile d'araignée pour les soupeser. On se laisse donc aller à son atmosphère nocturne, à ses lignes de chants fracturées qui se répondent et s'entremêlent en abolissant le temps. Pavel Kolesnikov est un prestidigitateur qui passe avec une lampe magique et éclaire les partitions d'une façon douce, hésitante quand bien même sa maîtrise du temps est totale, nous entraînant ainsi dans son rêve. Il nous fait nous approcher du sentiment que faisait naître Chopin chez ses amis qui avaient le privilège de l'écouter dans un salon. Mais qu'il faille de l'énergie, dans Dumka de Tchaikovski par exemple, et Kolesnikov a ce qu'il faut en réserve de fulgurance. Le pianiste étreint cependant plus encore par la façon dont il met en scène cette pièce célèbre ; il en fait surgir ce qu'elle peut avoir d'étreignant au détour d'une modulation, d'un silence soudain.

Le public fête le fascinant récital d'un pianiste dont le programme est aussi intelligent dans les rapprochements harmoniques et sensibles qu'il opère que dans une réalisation pianistique et musicale sophistiquée. L'auditeur est entraîné dans les moindres subtilités d'un jeu sensible dont l'introversion donne la sensation qu'un magicien est là, sur scène, qui parle à chacun.

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