Après une absence de sept ans, Leif Ove Andsnes a retrouvé en ce mois de décembre le chemin de l’Auditorium. Dans sa hotte, de courtes pièces pour piano, exécutées très simplement : le talent du soliste est celui d’un grand chef, qui dégage en finesse l’essence des aliments sans les alourdir d’artifices complexes. Sibelius et Debussy sont les découvertes de la soirée.

Leif Ove Andsnes © Ozgur Albayrak
Leif Ove Andsnes
© Ozgur Albayrak

Avec trois œuvres pianistiques de Jean Sibelius, compositeur trop rarement entendu dans les salles de concerts méridionales, Leif Ove Andsnes nous fait pénétrer dans les forêts de Finlande. Les Kyllikki : 3 pièces lyriques, op. 41 débutent sur un suspense dû à leur sujet folklorique. L’enlèvement d’une jeune fille des îles se transmet par le trouble et le mouvement inquiet, puis les grandes octaves dramatiques initiales du Largamente-Allegro. L’Andantino, quant à lui, oppose le lyrisme d’un chant folklorique aux facéties impertinentes de quelques Kobolds ou elfes aux pas légers et sautillants, contraste frappant sous les doigts de ce soliste. Le Comodo célèbre les danses : Sibelius apparaît ici comme un Chopin du grand Nord.

Dans la suite Les Arbres, op. 75, j’entends l’eau perler sur les cailloux des petits ruisseaux qui se trouvent aux pieds du Bouleau ou de l’Épicea. Dans les Cinq Esquisses pour piano, op. 114, Sibelius fait déjà penser à Debussy (la cohérence structurelle du programme est vraiment épatante, on le constate encore plus tard). Dans Metsälampi, le « Lac de la forêt », ce sont plutôt les grandes étendues aquatiques de la région du Saaima finlandais qui vont éclore devant l’œil intérieur, relayé par le plus mystérieux « Chant de la forêt » de Metsälaulu, puis la clarté optimiste de la « Vision printanière », Kevätnäky, dont Andsnes met excellemment en valeur les fascinants changements harmoniques.

Et bien sûr, il y a Beethoven : le grand projet « Beethoven Journey », dans lequel Andsnes revalorise l’œuvre pianistique du compositeur, s’est achevé cette année, et la Sonate pour piano n° 18 en mi bémol majeur, op. 31 n° 3 est témoin de cette forte imprégnation. « La Chasse » part pleine d’entrain, avec quelques boutons joliment ouvragés attachés aux livrées vertes, et la gaie chevauchée se prolonge dans le Scherzo-Allegretto, avec des montures sautillantes dans les prés, libérant vigoureusement leur énergie dans quelques coups de sabot – ou sont-ce des fusils ? Quelle subtilité dans le Menuetto, joué simplement, produisant un pathos où le déchirement est authentique, et le rubato adapté, sans excès. Le Presto con fuoco l’est, chez Andsnes, et pourtant on ne perd aucun phrasé, son tabouret se transforme en tremplin duquel sont relancés harmoniquement les mouvements. Bilan : une sonate colorée, pleine de relief, avec une remarquable main gauche, souvent assez moqueuse et ironique dans les accords arpégés.

Debussy expose la virtuosité toute dénuée de prétention d’Andsnes. La Soirée dans Grenade, Estampe pour piano n° 2, renoue avec quelques arabesques à la Scarlatti. Les Trois Études pour piano sont stupéfiantes, tout en légèreté, les Degrés chromatiques étant aussi bien servis que les Arpèges composés et les Octaves, dans lesquels on pressent déjà l’affinité entre Debussy et le jazz. Vélocité et expressivité cohabitent dans cette magnifique partie.

L’Impromptu n° 1 en la bémol majeur, op. 29 est abordé dans un tempo audacieux, qui n’empêche pas l’émotion d’affleurer, la douleur de s’exprimer. À la Nouvelle Étude n° 2 en ré bémol majeur suit un délicieux Nocturne pour piano n° 4 en fa majeur, op. 15 n° 1. Cet Andante cantabile est tellement riche en facettes. Surprenant tourbillon intéressant pour son intensité dramatique, il révèle aussi par moments une douceur cristalline, fait penser à la tendresse avec laquelle on remet derrière l’oreille de quelqu’un qu’on aime une petite boucle de cheveux folichonne. La fin délicate de cette pièce, l’une des plus saisissantes de la soirée, est sensible comme une nuit d’amour d’inouïe tendresse ; elle donne la chair de poule. La Ballade pour piano n° 4 en fa mineur (op. 52) clôt un programme varié et bien pensé ; espagnole par bien des côtés, ce morceau renoue avec la Grenade de Debussy.

Chez Leif Ove Andsnes, les choses sont à leur juste place : celle qu’il a choisie après mûre réflexion. Tel ralenti se justifie, telle respiration profonde du discours, un redémarrage endiablé, une attaque vigoureuse ou la suspension toute ouatée d’un phrasé. Révélations d’un maître du diminuendo qui sait se faire écouter.