Son centenaire est passé de quelques mois, mais il n’est jamais trop tard pour lui rendre hommage : Camille Saint-Saëns, à l’honneur du dernier album du Trio Zadig, était fêté une nouvelle fois par cette formation Salle Cortot. L’occasion d’un coup de projecteur sur sa musique pour trio, assez rarement jouée…

Le Trio Zadig
© Nikolaj Lund

La première partie du concert est d’ailleurs composée de raretés : des arrangements pour trio, réalisés par Saint-Saëns, de pièces de Rameau et Liszt. Si la curiosité est d’abord piquée par ce mélange de styles, on finit par se lasser du décalage des écritures, qui subsiste toujours entre l’arrangeur et la partition originale : le finale du Concert n° 1 de Rameau, par exemple, est beaucoup plus impétueux et lourd ici que dans sa version originale, plus sautillante ; quant au poème symphonique Orphée de Liszt, il n’a pas en version de chambre le charme d’une riche orchestration, mais plutôt l’allure d’une simple juxtaposition de thèmes.

Heureusement, le Trio Zadig défend cette musique avec fièvre. Chez Rameau, Boris Borgolotto (violon) et Marc Girard Garcia (violoncelle) adoptent un jeu résolument moderne, soulignant les phrases d’un vibrato riche, défendant une lecture fougueuse des mouvements rapides, et plaintive, voire sentimentale, des mouvements lents. Sans chercher à insuffler d’air dans leurs archets ou à souligner les appuis, mais avec une débauche d’énergie et de remarquables effets de dialogues et de surenchère, ils parviennent à offrir une lecture exubérante et finalement très séduisante du Concert n° 5. Le piano de Ian Barber n’est pas en reste : avec son détaché impeccablement net, il parvient à insuffler de la légèreté quand c’est nécessaire, tout en plaquant des accords lugubres dans les passages les plus sombres.

Chez Liszt, on admire avant tout la recherche du beau son. Dans son introduction, le piano se fait liquide ; dans les thèmes chantés qui suivent, violon et violoncelle crèvent la scène, avec un son à la fois chaud et brillant rehaussé de vibrato. Si l’écriture des dialogues n’est pas toujours convaincante, on est captivé par les tuttis où les trémolos des cordes suffisent à imaginer un orchestre entier. La lente et douce marche qui conclut la pièce est peut-être la plus belle trouvaille de ce poème… chambriste.

Le Trio Zadig
© Nikolaj Lund

C’est cependant sans conteste le Trio n° 2 op. 92 de Saint-Saëns qui sert de clou du spectacle. L’énergique Trio Zadig décortique chaque mouvement pour en exacerber les contrastes. L’Allegro ma non troppo n’est pas simplement lyrique, mais aussi ténébreux : le pianiste n’abusant jamais de la pédale, ses graves nets sont d’autant plus sinistres, alors que les timbres du violon et du violoncelle, au contraire, se fondent l’un dans l’autre. Les montées en puissance sont foudroyantes, les changements de caractères abrupts, les silences saisissants. Si la perfection de l’équilibre se brise à de (très) rares endroits, lorsque le vibrato du violon lâche ou au contraire lorsqu’il écrase ses partenaires par un son trop imposant, on oublie volontiers ces imperfections lors de la reprise finale du thème, d’une puissance impressionnante.

L’Allegretto est peut-être le mouvement le moins convaincant : manquant de légèreté, les rythmes dansants de la partition sont ici alanguis, presque ternes – alors que les musiciens savent faire preuve d'agilité dans les passages plus véloces. Heureusement, le mélancolique Andante con moto et le délicieux Grazioso conviennent bien mieux aux Zadig, qui savent incarner de multiples personnages pour titiller l’oreille de l’auditeur : tantôt attendris, tantôt extravertis, violon et violoncelle trouvent une personnalité nouvelle à chaque occurrence du thème chanté du troisième mouvement ; dans le quatrième, ils se font tantôt mystérieux, pour des pianissimos nimbés de brume, tantôt espiègles – s’appuyant sur un piano inébranlable dont la précision de l’articulation demeure, d’un bout à l’autre de l’œuvre, remarquable. Si le finale démarre de manière plus décousue, on reprend pied avec un motif de fugue où des attaques incisives permettent de distinguer clairement chaque entrée sans jamais perdre l’équilibre des voix. Après un trait conclusif ébouriffant de netteté, le public ébloui n’y tient plus et demande non pas un, mais deux bis : ce sera l’occasion d’entendre notamment un extrait des Quatre Saisons de Buenos Aires de Piazzolla fougueux à souhait, qui promet au jeune Trio Zadig de belles perspectives dans d'autres répertoires.

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