Il faut attendre le douzième des Préludes op. 28 de Chopin pour voir Yulianna Avdeeva se permettre un très léger mouvement autre que celui de ses doigts. Jusqu’ici le corps de la pianiste russe était resté presque immobile, transformant l’artiste dans son costume rouge incarnat en statue de cire du musée Grévin, comme exposée sur la vaste scène de l’auditorium du Conservatoire Darius Milhaud d’Aix-en-Provence. Cette économie de gestes lui a permis jusqu'à présent de se concentrer complètement sur les notes, mais c’est peu de dire que la statue de cire va inverser les rôles : véritable Prométhée, elle se révèlera démiurge au cours du cycle.
Chacun de ces préludes est unique et définit une atmosphère propre qu’il s’agit de restituer, tout en unifiant le recueil d’un geste artistique. Digne lauréate du Concours Chopin en 2010, Avdeeva dépasse cet idéal en créant un monde de chaque numéro. La définition absolue et concentrée de la sonorité de l’instrument couplée à un sens narratif de tous les instants, où chaque note trouve sa juste place relativement aux autres, est l’atout principal de la pianiste russe.
Alors que chaque doigt dispose d’une réserve de puissance à la précision acérée, Avdeeva en exploite tout le potentiel de progression, à l’image d’un quinzième prélude qui ne cesse de gagner en consistance au gré d’une poigne de fer. La musicienne varie habilement les sonorités au cours du cycle : la main droite, d’un lyrisme désespéré, implacable, qui trace au fusain la ligne mélodique du « Lento » du deuxième prélude, évolue vers une douceur tendre pour l’autre « Lento », le numéro treize. Le jeu de pédale, très discret, choisit ses moments pour créer ses effets, entre les résonances du septième morceau et l’irruption inopinée de la pédale douce lors du dixième.
La pianiste trouve par ailleurs le juste milieu entre respect scrupuleux de la partition et aménagements rythmiques, en définissant ses choix au service du phrasé. Après l’irrégularité baroque du neuvième et la liberté du thème du dix-septième, toute l’éloquence se condense dans les numéros dix-huit et vingt-quatre, véritables récitatifs à ciel ouvert où l'on est suspendu aux doigts de la musicienne. Avdeeva a la bonne idée de prendre le temps entre chaque prélude, laissant un temps d’assimilation nécessaire pour chaque fragment d’une conception résolument tonique et nourrissante.

La première partie du récital était déjà caractérisée par un apport nutritif significatif. En ouverture du programme, Avdeeva proposait une Fantaisie chromatique et fugue BWV 903 de Bach d’une clarté formelle et contrapuntique exemplaire, en particulier dans la fugue, tout en investissant cette musique d’un certain sentiment d’urgence, notamment dans la fantaisie. Tout au long du diptyque, l’auditeur navigue insensiblement entre identification des motifs et ampleur d’un phrasé de long terme, entre la partie et le tout.
La Bagatelle sans tonalité de Liszt prolongeait avec une étonnante évidence la géométrie du Cantor. Ici encore, les chromatismes sont de sortie, d’une manière faussement désordonnée dont Avdeeva s’ingénie à souligner le caractère versatile. Ses doigts virtuoses filent sur le clavier avec la légèreté demandée par la partition sans perdre en définition. La Légende n° 2 en fin de première partie assurait le lien avec Bach par sa thématique pieuse et sa construction autour d’un choral majestueux. La rigueur luthérienne de son premier énoncé, là où beaucoup de pianistes réservent un sort à chaque accord, dessine rapidement la trajectoire de la pièce : à mesure que le volume sonore enfle, ce thème ne s’approche jamais d’une extase mystique du beau son riche en harmoniques mais s’affirme par sa direction impitoyable et son approfondissement du mystère.
Au cœur de ce programme lisztien, l’illumination paradoxale du Csárdás macabre puis d’Unstern ont constitué le grand moment du concert. Avdeeva révèle le caractère expérimental de cette musique du vieux Liszt avec un son percussif que n’aurait pas renié Prokofiev. La poigne de la pianiste fait tressaillir par sa puissance rude, tandis que la rigueur de rythmique rehaussée d’un soupçon de rubato et d’une économie de pédale ascétique continuent de mettre en valeur l’art rhétorique inflexible de la musicienne. Alors que les deux œuvres convoquent un univers macabre et un certain folklore hongrois, l’imagination tourne à vide face à une telle noirceur. Avdeeva réussit ici à suggérer l’abstraction sans y associer aucune image grâce à l’expérience physique de la matérialité du piano. Éblouissant.
Le déplacement de Pierre a été pris en charge par le Festival de Pâques d'Aix-en-Provence.


