Le public n'a pas été effrayé de devoir voyager « De la Scandinavie à la Russie », pas arrêté par Jean Sibelius, Einojuhani Rautavaara et Arthur Lourié, pas refroidi par les Symphonies d'instruments à vent d'Igor Stravinsky arrangées pour piano. Ce soir la Salle Gaveau n'est pas pleine jusqu'au dernier siège, mais on n'en est pas si loin. Philippe Maillard, producteur privé de ce récital, n'a pas pensé une seconde devoir demander au jeune pianiste, qu'il invitait pour la troisième fois, de choisir un programme plus facile. Il a rentré la tête dans les épaules, travaillé pour remplir la salle dont il nous a confié qu'elle avait remarquablement travaillé de son côté pour ce faire. Et le public est venu ! Avec un peu d'imagination et de volonté, cette salle pourrait devenir le Wigmore Hall parisien...

Alexander Malofeev Salle Gaveau © Diane du Saillant
Alexander Malofeev Salle Gaveau
© Diane du Saillant

Alexander Malofeev entre en scène d'un pas rapide qui fait voler les pans de la surchemise noire qui lui sert de veste. À peine assis devant son piano, il joue les cinq pièces qui forment Les Arbres op. 75 de Sibelius. Sous ses doigts passent des couleurs, des nuances, des élans, des inflexions, un climat s'impose qui ferait presque passer au second plan un fini pianistique à la Guiomar Novaes ou à la Josef Hofmann. Décidément, cette prétendue « mauvaise musique » vaut mieux que sa réputation.

Malofeev y prend son temps, comme il le prendra tout à l'heure de façon étonnante dans la Valse op. 38 de Scriabine et, à la toute fin de son récital, dans les Préludes fragiles op. 1 d'Arthur Lourié. Il sait les rendre extatiques, suspendus à un fil qui ne se rompt jamais, même quand il ose des pianissimos au bord du silence. Un public silencieux comme jamais le porte et lui permet d'oser. L'intimité, la douceur, la chaleur expressive, le magnétisme de ce pianiste dont la signature sonore le classe au sommet de l'art pianistique magnifient un piano Shigeru Kawai qui a la finesse, la transparence et l'éclat de graves clairs et distincts, le métal noble d'un grand instrument des années 1920 – mais il aurait gagné à avoir la visite d'un accordeur à l'entracte.

Quand vient la dernière pièce de Sibelius, « Le Sapin », on y entend une chanson qu'on jurerait connaître de toujours, privilège des petits chefs-d’œuvre. Malofeev lui enchaîne sans pause ou presque la Suite Holberg de Grieg. Il s'amuse avec sérieux de cette stylisation de danses anciennes, joue du piano avec une sensualité et un amour de l'instrument qui font revenir à l'esprit ce que le grand pianiste américain William Kapell disait de Vladimir Horowitz : « Si les ligues de vertu comprenaient ce qu'il fait avec son piano, elles lui interdiraient de monter sur scène. » Malofeev est là dans chaque son, chaque nuance, chaque articulation, oublieux du monde qui l'entoure, dissous dans la musique et dans le piano, formant avec eux une sainte trinité.

Ce programme est pensé qui nous conduit à la Sonate n° 2 « Le Sermon de feu » op. 64 de Rautavaara dont la modernité s'inscrit dans une tradition autre que celle des dodécaphonistes et atteint une extase poétique et expressive prenante dans le mouvement lent, après une entrée en matière dont les clusters sont comme les soubresauts violents de la terre, feu et glace qui se rencontrent dans un cataclysme. Une œuvre magnifique que Malofeev prend dans des tempos mesurés, ce qui accroît le sentiment d'engloutissement du finale.

La Sonate n° 2 de Prokofiev ouvre la seconde partie du récital. Malofeev l'investit avec la stratégie d'un joueur d'échecs dans la façon dont il organise le premier mouvement et le finale : sa technique pianistique fabuleuse lui permet de s'affranchir de toute pesanteur dans les déflagrations de cette musique titanesque jouées sans inertie. La mobilité expressive et intellectuelle du pianiste lui permet dans le finale de laisser libre cours à un esprit presque mutin, très joueur à la Prokofiev. La force de provocation du compositeur reste intacte.

Après la Valse op. 38 de Scriabine étirée, suspendue à un fil narratif éloquent, magnifiée par un raffinement pianistique qui comble de joie, voici les Symphonies d'instruments à vent de Stravinsky dans une rare transcription de Lourié. Musique raréfiée, maigre, presque silencieuse, d'un coup très bartókienne. Le public est en état de stupeur chamanique pendant de longues, longues secondes. Quelque chose de magnifique vient de se produire. Un artiste de 24 ans se libère des petits démons qui hier encore pouvaient faire gentiment froncer des sourcils et s'impose au firmament des pianistes de notre temps.

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