Petits et grands, tout le monde connaît la chanson : exploitée par une marâtre, harcelée par deux pimbêches, la belle Cendrillon (Cenerentola en italien) va finalement prendre une revanche en finissant au bras d’un prince charmant. Le conte a inspiré bon nombre d’artistes, de Jules Massenet à Jean-Louis Aubert et, bien avant cela, Gioachino Rossini en a fait un opéra des plus savoureux, avec quelques menues adaptations : la marâtre est remplacée par un père fouettard, les travestissements se multiplient d’un bout à l’autre de l’échelle sociale et quelques catastrophes naturelles viennent pimenter l’intrigue.

Lawrence Brownlee (Don Ramiro) et Marianne Crebassa (Angelina) © Émilie Brouchon / Opéra national de Paris
Lawrence Brownlee (Don Ramiro) et Marianne Crebassa (Angelina)
© Émilie Brouchon / Opéra national de Paris

Cette histoire familiale tragi-comique semblait écrite sur mesure pour le metteur en scène Guillaume Gallienne, réalisateur du mémorable Guillaume et les garçons, à table ! Le comédien ne déploie malheureusement pas toute l’inventivité qui le caractérise habituellement : son sens de l’humour se révèle dans une scène savoureuse – le défilé des prétendantes, succession de meringues peu engageantes – mais il fait preuve, le reste du temps, d’une austérité et d’un sérieux étonnants. L’intrigue se situe ainsi dans un décor dépouillé, post-apocalyptique, entre une façade de palais décrépite et une couche macabre de cendres volcaniques. Le livret fait certes allusion à une éruption et à un orage mais Gallienne semble ignorer que ces ingrédients étaient tout à fait courants à l’époque de Rossini, permettant ponctuellement l’usage d’effets orchestraux et scéniques spectaculaires, surnaturels… mais en rien révélateurs d’une tragédie sous-jacente. Au contraire du décor sombre et sec, la musique propose tout au long de l’opéra un foisonnement d’effets pétillants et humoristiques, à commencer par les ensembles : après moult changements de rôles, quand tous les personnages admettent qu’ils ne comprennent rien à l’intrigue, le compositeur entortille malicieusement les lignes vocales des chanteurs… Gallienne laisse en revanche les personnages immobiles, raides comme des piquets, clouant au sol la légèreté du propos musical. 

Adam Plachetka, Marianne Crebassa, Alessandro Corbelli, Florian Sempey et Lawrence Brownlee © Émilie Brouchon / Opéra national de Paris
Adam Plachetka, Marianne Crebassa, Alessandro Corbelli, Florian Sempey et Lawrence Brownlee
© Émilie Brouchon / Opéra national de Paris

Fort heureusement, l’animation musicale est au rendez-vous, à commencer par la fosse : dès l’ouverture, la baguette souple et nerveuse d’Evelino Pidò fait merveille. Malgré quelques approximations dans l’intonation des bois, l’Orchestre de l’Opéra répond comme un seul homme, bondissant dans un crescendo grinçant quand le tempo s’élève. Sur le plateau, les choristes de l’institution-maison sont également en forme, toniques et homogènes. 

La production est également portée par un excellent ensemble de voix solistes. L’une d’entre elles fait ses débuts sur la scène de l’Opéra de Paris et c’est à souligner : dans le rôle secondaire mais notable d’Alidoro, Adam Plachetka est la révélation de la soirée. Baryton-basse à la stature impressionnante, au timbre ancré, concentré, il projette sa voix avec ardeur et convainc pleinement dans son rôle d’obscur ange-gardien de Cendrillon. Le charismatique Florian Sempey (le valet Dandini) est l’autre vedette masculine du soir, montrant une fois de plus son affinité avec les rôles de baryton-cabotin italien. Toujours nettement articulée, sa voix large et brillante est parfaite dans ce répertoire ; son air du premier acte, « Come un’ape ne’ giorni d’aprile », est l’occasion d’un Sempey-show comme on en raffole, avec chorégraphie travoltesque, constituant l’un des trop rares moments véritablement jubilatoires de la production.

Alessandro Corbelli (Don Magnifico), Marianne Crebassa (Angelina) © Émilie Brouchon / Opéra national de Paris
Alessandro Corbelli (Don Magnifico), Marianne Crebassa (Angelina)
© Émilie Brouchon / Opéra national de Paris

Entre ces deux barytons, les autres voix masculines paraissent en retrait : en Don Magnifico, Alessandro Corbelli joue l’insupportable barbon avec des mimiques clownesques du meilleur effet mais son timbre désuni le trahit régulièrement, malgré une vivacité d’élocution défiant toute concurrence. Quant au ténor Lawrence Brownlee (le Prince Don Ramiro), sa maîtrise de la partition est irréprochable, ses aigus vigoureux forcent le respect mais sa voix montre parfois un déficit de puissance. Ce défaut serait dérisoire si Brownlee n’était pas associé ce soir à un phénomène vocal : l’attraction de la production est sans contestation possible Marianne Crebassa dont la voix singulière, reconnaissable entre toutes, ne semble pas avoir de limites. Le rôle-titre est pourtant loin d’être évident, avec ses vocalises les plus ardues repoussées aux dernières minutes de l’opéra. Mais le timbre brûlant de la chanteuse, son vibrato serré, sa maîtrise agile d’un registre à l’étendue fantastique sont autant d’atouts qui font de sa Cenerentola une incarnation originale, touchante et rayonnante. L’ouvrage s’achève en apothéose, le palais obscur de Gallienne brille sous les arabesques vocales de Crebassa, tout est bien qui finit bien, ils vivront heureux et auront beaucoup de représentations.

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