Les symphonicophiles avaient depuis longtemps pris rendez-vous. Le 22 janvier, la Philharmonie de Paris accueillait les Münchner Philharmoniker et leur chef attitré, Valery Gergiev, pour un programme à la hauteur de la démesure notoire du maestro : la dantesque Francesca da Rimini de Tchaïkovski précédait une non moins colossale Vie de héros de Strauss. Entre ces deux monuments, l’orchestre s’allégeait pour des Wesendonck-lieder qui mettaient à l’honneur la soprano allemande Anja Harteros. Voilà qui était donc pour plaire également aux lyricomanes, descendus en nombre porte de Pantin.

Valery Gergiev © Valentin Baranovsky
Valery Gergiev
© Valentin Baranovsky

Personne n’a été déçu, à commencer par ces derniers : la voix surnaturelle de Harteros a de quoi émerveiller les oreilles les plus insensibles. Comment la soprano arrive-t-elle à cette égalité de timbre, intense, puissant, brûlant d’une extrémité à l’autre de sa tessiture ? Comment parvient-elle à phraser les infinies mélodies wagnériennes sans donner l’impression de respirer ? Souriante et calme, auréolée de cette force tranquille qui fait les bons génies, Harteros ne cille pas ; elle trace un sillon musical net, suivie comme son ombre par la micro-baguette de Gergiev et les archets attentifs de l’orchestre. Ceux-ci font preuve d’une qualité d’écoute à toute épreuve. « Der Engel » est un exemple d’architecture maîtrisée, un fantasme pour ingénieur du son en quête de balance parfaite. « Stehe still ! » est de la même étoffe, véritable modèle d’énergie collective et de pulsation commune. Seuls la fin de « Im Treibhaus » – avec l’éventail désordonné de ses pizz – et le portamento confus de « Traüme » viennent légèrement perturber l’osmose ambiante. Il en faudrait plus pour gâcher le festival wagnérien de Harteros, qui s’anime au fil des lieder pour se muer peu à peu en une Isolde exaltée. On se prend alors à rêver que cette ébauche d’incarnation, si prometteuse, achève de s’accomplir sur une scène lyrique dans un avenir proche.

Anja Harteros © Zemsky/Green
Anja Harteros
© Zemsky/Green
On patientera en profitant de la baguette de Gergiev, habitué à diriger Wagner en fosse. Ce soir, le chef est en pleine lumière, et c’est tant mieux : sa direction, habitée et spectaculaire, produit toujours son effet, sur l’orchestre comme sur le public. Doigts frémissants, paume tendue vers le plafond, index pointé sur un pupitre, le maestro se démultiplie dans une gestique compulsive et pourtant pleine de sens : Gergiev est probablement le seul chef au monde capable de donner simultanément un départ de contrebasse, une attaque de trombone et un phrasé de hautbois… tout en replaçant sur son crâne une mèche rebelle. Diabolique de virtuosité, la direction du maestro impressionne tant elle s’accorde parfaitement avec le programme du soir, infernal et héroïque. Gergiev ne se contente pas de régler la circulation des instrumentistes, il est habité par le drame. L’ouragan dantesque de Francesca da Rimini, c’est lui. Le panache farouche d’Une vie de héros, c’est encore lui. Lui qui transcende le texte écrit pour basculer dans l’acte, l’expérience, voire l’épreuve.

Car c’est bien à une épreuve qu’il soumet « son » orchestre, poussé sur le fil du rasoir par cette direction exigeante. Tout est sous contrôle, personne n’est libre avec Gergiev, et l’on ne sort pas indemne d’un pas de côté dans cette œuvre d’art total et totalitaire. Le violon solo n’en fera qu’à sa tête dans le poème de Strauss, proposant des cadences aux glissades lourdement appuyées, dénuées de ce brio qui fait loi. L’archet en bataille, il ne saura pas regagner, par la suite, la belle uniformité de son pupitre. Pour le reste, c’est une discipline stricte qui régit les Münchner Philharmoniker, légion d’élite capable de manœuvrer avec aisance dans le contrepoint le plus complexe : le champ de bataille d’Une vie de héros, grandiose et éclatant, est ainsi magnifiquement restitué. Cors, trompettes et trombones font pleuvoir la mitraille, mais sans lourdeur, sans pompe, avec une efficacité sèche qui rend le combat d’autant plus saisissant. On aurait cependant tort de résumer les parties symphoniques du concert à une démonstration de force collective. Comme dans les Wesendonck-lieder, Gergiev sait, à l’occasion, se placer au service du lyrisme le plus intime : l’admirable clarinette solo parvient ainsi à attendrir le maestro, faisant fleurir son chant nostalgique au milieu du poème de Tchaïkovski.

Alors que résonne encore dans la Philharmonie la dernière note d’Une vie de héros, les vibrations des batailles passées s’éloignent bien vite pour ne laisser que la trace indélébile de cette nostalgie : le doux regret de devoir laisser derrière soi un concert qu’on revivrait volontiers.

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