Quel artiste n’a jamais rêvé de pouvoir rôder un programme devant une salle pleine ? Alexandre Kantorow saisit l’occasion avec son bis du soir : il offre au public de la Philharmonie de Paris une interprétation habitée de Vers la flamme de Scriabine, œuvre qui sera à l'affiche de son prochain récital le 24 mars, même lieu, même heure. La trajectoire de la pièce procède d'un seul geste, où le son du piano, toujours très défini, perd en atmosphère ce qu’il gagne en urgence au fil des mesures. L’invitation est prise !

Alexandre Kantorow, Riccardo Chailly et le Filarmonica della Scala © Ava du Parc
Alexandre Kantorow, Riccardo Chailly et le Filarmonica della Scala
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Ce généreux rappel concluait un Concerto pour piano n° 3 de Prokofiev d’une étourdissante facilité technique. L’indépendance des mains du pianiste fait merveille dans le premier mouvement, associée à la détente du musicien dont tout le corps réussit à rester relâché, condition du succès dans une page virtuose dont la difficulté peut facilement tendre l’interprète. Kantorow prend par ailleurs le temps de doser chaque accent et de préparer les attaques. La qualité de son du piano est transcendée par la somme de ces qualités : une sonorité libre et insouciante, volontiers rhapsodique.

Le deuxième mouvement permet au pianiste de travailler la nature de cette sonorité, en la variant à l’envi. La première gamme est flottante à souhait, avant des variations qui exploitent une veine lyrique, densifiant l’atmosphère radieuse du premier mouvement. Le retour d’un climat vaporeux lors de la quatrième variation tend davantage vers un brouillard mystérieux qu’une brise légère, puis le sens du rythme du musicien conclut brillamment le mouvement. L'ultime accord, inquiet et lugubre, contient toute l’éloquence protéiforme de l’artiste et laisse le public complètement silencieux. Le finale achève cette éblouissante démonstration pianistique – quel lyrisme du cinquième doigt de la main droite dans le « Meno mosso » ! – qui irise sans cesse la matière orchestrale.

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Alexandre Kantorow, Riccardo Chailly et le Filarmonica della Scala
© Ava du Parc

Cette matière orchestrale fournie par le Filarmonica della Scala est idéale. Ne couvrant jamais un soliste inventif, Riccardo Chailly conduit ses troupes d’une baguette sûre et précise, avec laquelle il se joue des fréquents changements de tempo avec beaucoup d’adresse. L’orchestre participe pleinement à l’approche rafraichissante de l’œuvre, tout en scintillements et en précision rythmique allègre et allégée : la grosse caisse est entrainante et subtilement dosée à la fin du deuxième mouvement et les cordes feront preuve d'une précision impeccable au cours du finale. Cela n’empêche pas les musiciens d’explorer des climats plus suggestifs ou terriens : l'énigmatique début du concerto est bien rendu par le duo des clarinettes entremêlées et le trémolo des contrebasses à la limite de l’audible, et ces dernières ancreront dans le sol la troisième variation du deuxième mouvement.

Au retour de l’entracte, on était curieux d’entendre l’évolution du son de l’orchestre pour la Symphonie n° 4 de Tchaïkovski. L’ensemble propose d’intéressants phrasés dans l’accompagnement des thèmes et les contrechants, gravitant toujours autour des temps forts, en particulier dans les deux premiers mouvements. La partition permet de mettre en avant l’homogénéité des familles d’instruments, en particulier lors du « Scherzo », ainsi que leur complémentarité lorsqu’au cours du « Moderato » le lyrisme des violoncelles est complétée par le thème plus jovial de la petite harmonie. Cependant cette intelligence de phrasé n’est pas doublée d’une attention générale de tous les instants au volume sonore : l’équilibre du concerto laisse parfois place à une surenchère de décibels, souvent remportée par un timbalier prodigue.

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Riccardo Chailly et le Filarmonica della Scala
© Ava du Parc

C’est finalement le chef que l’on retient de cette seconde partie de concert. Attentif à ne jamais appesantir le discours, Chailly, qui dirige par cœur, déploie une énergie intarissable de la première à la dernière note. La fanfare du « thème du destin » est associée à une gestique qui marque les temps vers le haut, avançant sans cesse, avant que la battue n'évolue en gestion de flux dans l’« Andantino », sans pour autant perdre en caractère. Le chef italien sollicite l’orchestre à chaque instant, au risque de parfois donner la sensation d'un léger manque de respiration, mais trace sa route avec maîtrise.

Pour parachever ce panorama de la musique russe, la Scala conclut le concert avec en bis le rutilant « Allegretto » de la suite de Lady Macbeth du district de Mtsensk de Chostakovitch. En décembre dernier, au milieu d’une représentation de ce même opéra, un malaise cardiaque avait conduit Chailly à l'hôpital ; ce soir, le maestro continue d'embraser la scène, montrant que cet incident n'est visiblement plus qu'un lointain souvenir.

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