Sensationnelle première à l’Opéra National du Capitole de Toulouse ! Chef-d’œuvre de Richard Strauss présenté jusqu'à la fin du mois dans la Ville rose, Salomé bénéficie d'une nouvelle production qui fera date, marquant notamment les débuts réussis de Matthias Goerne en tant que metteur en scène.

Les choix du baryton allemand se révèlent en effet particulièrement ajustés aux enjeux d’un opéra qu’il connaît de matière intime, ayant souvent chanté le rôle de Jochanaan. La scénographie (Hernan Penuela) est intemporelle et symbolique : d’élégants panneaux incurvés et gris soutiennent le grand escalier, le tout encadré par une immense conque dorée s’ouvrant et se refermant sur l’espace du drame. Cette couleur dorée qui parsème aussi les sobres costumes noirs d’Hérode et d’Hérodiade fait référence à la fois à l’opulence du palais du tétrarque de Judée et à l’esthétique de la Sécession viennoise des années 1900, contemporaine de la partition de Strauss.
Parmi les effets mémorables de la mise en scène, l’apparition de Jochanaan revêtu d’une lumineuse toge blanche dans une structure transparente s’élevant lentement depuis les dessous de scène produit un effet de sidération face à une Salomé en robe ocre jaune. Quant à la danse des sept voiles, elle fait l’objet d’une interprétation intéressante de la part de Goerne mais particulièrement dérangeante : dans l’œuvre de Strauss, la danse érotique de Salomé concrétise l’ascendant qu’elle prend sur un Hérode subjugué par sa sensualité et prêt à lui offrir tout ce qu’elle veut... Or ici le tétrarque reprend l’avantage en livrant sa belle-fille à la concupiscence de sept de ses soldats dans une scène chorégraphiée de viol collectif signée Beate Vollack. Le retournement du jeu de domination est alors complet : de nymphomane puissante et prédatrice, la princesse de Judée devient victime de la sauvagerie d’un patriarcat incarné par Hérode et sa garde rapprochée. Seule touche d’humanité : l’un des soldats tente de la défendre et la recouvre de son manteau à l’issue de cette scène poignante.

Autre trouvaille aussi saisissante que pertinente lors de la scène finale : au lieu de la tête décapitée de Jochanaan portée par un esclave sur un plateau d’argent, c’est le corps entier du prophète, les bras en croix, qui est amené par les religieux juifs, faisant clairement écho aux descentes de croix de Jésus.
Parlons à présent de celle qui a littéralement subjugué le public : Nicole Chevalier. Contactée seulement quelques jours avant cette première représentation à la suite du retrait pour raisons personnelles de Marie-Adeline Henry, la sensationnelle soprano américaine a intégré la production en quelques heures, sans même pouvoir participer à la répétition générale. Chanteuse à la brillante carrière internationale, elle vient de débuter dans le rôle de Salomé en novembre 2025 à Berlin, et chantait la veille au soir la Traviata en Suisse…

Mais dès son entrée en scène, elle s’impose comme une Salomé de légende : sa voix possède le timbre, l’ambitus, la puissance, l’aisance et l’endurance indispensables à l’un des rôles les plus difficiles qui soit. Véritable bête de scène, elle affirme sa présence intense dans la grande scène de confrontation avec Jochanaan. Elle incarne pleinement le drame y compris dans les intermèdes orchestraux, et son jeu deviendra véritablement expressionniste lors d’une incandescente et tellurique scène finale.
À ses côtés, le Jochanaan du baryton français Jérôme Boutillier fait le poids ! Sa prise de rôle est pleinement réussie : son timbre lumineux, sa belle projection et sa musicalité sont impeccables, et si sa présence hiératique se fissure par moments, elle ne cède en rien face au désir de la princesse de Judée. L’Hérode de Nikolai Schukoff est remarquable, avec des aigus perçants et brillants, la noirceur et les failles du personnage étant particulièrement bien incarnées. Sophie Koch (Hérodias) est impeccable dans un rôle difficile marqué par un ambitus des plus larges. Le Narraboth de Fabien Hyon est lui aussi très bien chanté, et les nombreux seconds rôles sont tous parfaits.

Dans la fosse, l’Orchestre du Capitole est absolument formidable de musicalité, de couleurs, de sensualité, de précision, avec une mention spéciale pour les bois. Sa collaboration avec l’expérimenté chef allemand Frank Beermann ne cesse de se bonifier, celui-ci se confirmant comme un très grand straussien. Tout juste peut-on déplorer que les voix ont été ponctuellement couvertes par cet orchestre luxuriant et habité. Aucun vrai regret toutefois : avec ce casting superlatif, le sulfureux chef-d’œuvre de Strauss nous aura à nouveau puissamment empoigné !





















