Chaque nouvelle production du chef-d’œuvre absolu qu’est la Messe en si de Bach est un événement en soi et un sacré challenge. Et c’est encore plus vrai ici à Toulouse où l’œuvre est donnée régulièrement dans un écosystème de musiciens et mélomanes baroqueux biberonnés à cette musique, grâce en particulier aux projets originaux du flûtiste et chef d'orchestre Michel Brun, fondateur de l'Ensemble Baroque de Toulouse, du festival « Passe ton Bach d’abord » et à l'initiative des « Cantates sans filet ».

Dans le cadre d’une tournée européenne programmée opportunément avant et après Pâques, Laurence Equilbey aborde la Messe en si pour la première fois, elle qui n’est pas coutumière de la musique du Cantor de Leipzig. Il est toujours délicat pour un grand artiste de se mesurer à un tel sommet de l’histoire de la musique, prenant la suite de chefs qui en ont marqué profondément son interprétation tels que Philippe Herreweghe, John Eliot Gardiner ou plus récemment Raphaël Pichon… Gardiner, parlons-en justement ! Le chœur de trente chanteurs qu’Equilbey a réuni est issu dans chaque pupitre pour moitié de son chœur accentus et pour moitié du Monteverdi Choir fondé en 1964 par le chef britannique. La célèbre formation anglaise est l’une des plus grandes spécialistes mondiales de la musique de Bach, notamment depuis son incroyable « Bach Pilgrimage » de 60 concerts en l’an 2000 consacrés à l’intégrale des 200 cantates du Cantor.
Donné dans une Halle aux grains quasi complète dans le cadre de la saison des Grands Interprètes, le début de cette soirée laisse cependant perplexe : en dépit de la bonne fusion entre les deux chœurs et de la qualité d’Insula orchestra et de ses solistes, l’interprétation manque singulièrement de relief et d’intensité : la sublime supplication du vaste Kyrie introductif paraît bien terne et monochrome. Quant au jubilatoire et italianisant Gloria, il sonne beaucoup trop retenu et sage, un comble !
La soirée commence enfin à décoller lors de la succession d’ineffables duos voix-instrument dont Bach a le secret, avec le subtil dialogue du Laudamus te entre la violoniste Stéphanie Paulet et la finesse de la soprano Núria Rial. Celle-ci est rejointe par le ténor Werner Güra dans un émouvant Domine Deus introduit par le sensuel solo de la flûte d’Anna Besson. Un nouveau cran en émotion est franchi dans le duo de la somptueuse mezzo-soprano Anna Lucia Richter avec le hautbois de Jean-Marc Philippe. La périlleuse partie de cor jouée par Georg Koelher accompagne parfaitement la basse Gerrit Illenberger dans le Quoniam. Concluant cette première partie, le joyeux Cum Sancto Spiritu est enlevé, sans être totalement débridé, dommage...
Viens à présent le Credo et sa succession éblouissante de neuf séquences principalement dédiées au chœur. Après un prenant Et incarnatus est surgit un poignant Crucifixus introduit par une contrebasse proéminente : dans un figuralisme glaçant, le rythme lancinant des basses de l’orchestre nous donne la sensation des clous qui s’enfoncent, avant de laisser la place à un flamboyant Et resurrexit ou brillent les trois trompettistes emmenés par Serge Tizac.
Changement de disposition des chanteurs pour la dernière partie car plusieurs pièces sont écrites pour double chœur. Cela aura pour effet d’améliorer l’équilibre des voix, tant l’acoustique de la Halle aux grains n’est pas idéale lorsque l’on n’est pas placé dans l’axe du plateau. L’élégiaque Agnus Dei chanté par Anna Lucia Richter offre un nouveau moment de grâce et de grande spiritualité, avec un legato d’une somptueuse sobriété. Et le fervent Dona nobis pacem conclusif résonne comme un appel face aux tragiques guerres de notre époque.
Pari réussi partiellement pour Laurence Equilbey : malgré le haut niveau des protagonistes, cette Messe en si n’a donc pas tenu toutes ses promesses lors d’un concert qui a heureusement été crescendo. Malgré nos réserves, il reste que le sommet de spiritualité qu’est le testament musical de Bach laisse à chaque audition une marque indélébile… Soli Deo gloria !


