La fin de l’année approche et les institutions musicales françaises s’apprêtent à faire la part belle aux traditionnelles opérettes et autres festivités offenbachiennes. Avant de passer en 2020 sur un rythme endiablé, nous vous proposons de revenir sur les temps forts de l’année 2019 en France en matière de productions lyriques. Vous serez peut-être étonnés : Verdi, Puccini et Mozart sont absents des douze dates que nous avons retenues, alors même qu’ils sont les compositeurs les plus souvent programmés dans les opéras du monde entier. Plus surprenant encore : malgré les célébrations de leurs anniversaires respectifs, Offenbach et Berlioz restent aussi sur la touche de notre « top 12 ». Il s'en est fallu de peu pour le premier (avec Madame Favart ou Barbe-Bleue), tandis que le second a subi une des plus importantes déceptions de l'année (Les Troyens).

L'Opéra Comique (Paris) © Stefan Brion
L'Opéra Comique (Paris)
© Stefan Brion

Aurait-on l'esprit de contradiction à Bachtrack ? Nous vous laissons en juger. Toujours est-il que, sans se concerter, nos rédacteurs ont bien souvent préféré les excellentes surprises qu’ont réservé les institutions lyriques partout en France, avec notamment de formidables recréations d’ouvrages tombés dans l’oubli. Voici notre sélection des productions les plus marquantes, par ordre d'apparition sur les scènes de l'Hexagone.

Lucrezia Borgia (Donizetti), Théâtre du Capitole, Toulouse, 27 janvier

C’est à Toulouse qu’il faut trouver la première production marquante de l’année, où les trois ingrédients majeurs de l’opéra (mise en scène, plateau vocal, direction musicale) sont portés à un même niveau d’excellence : Lucrezia Borgia de Donizetti fait une entrée en fanfare au répertoire du Capitole, avec un trio légendaire Annick Massis – Merto Süngü – Andreas Bauer Kanabas. Et l’orchestre de la ville rose confirme qu’il est une des meilleures phalanges lyriques de France sous la direction inspirée de Giacomo Sagripanti.

Lire le compte rendu d’Arnaud Saura-Ziegelmeyer.

De la maison des morts (Janáček), Opéra Nouvel, Lyon, 29 janvier

Deux jours plus tard, Lyon réplique avec une des plus percutantes mises en scène de 2019, signée Krzysztof Warlikowski. Entre sa nouvelle production de Lady Macbeth et la reprise de son Don Carlo (toutes deux à Bastille), l’homme de théâtre polonais a été plus d’une fois mis à l’honneur cette année encore en France, mais c’est bien à l’Opéra Nouvel qu’il a laissé la plus forte impression avec De la maison des morts. Basket, breakdance et vidéo sont associés subtilement, faisant de l’opéra de Janáček un hymne éblouissant au théâtre et à l’humanité.

Lire le compte rendu de Pierre Liscia.

<i>De la maison des morts</i> à l'Opéra de Lyon © Bertrand Stofleth
De la maison des morts à l'Opéra de Lyon
© Bertrand Stofleth

La finta pazza (Sacrati), Grand Théâtre, Dijon, 8 février

La première résurrection de l’année est pour l’Opéra de Dijon qui ressort des tiroirs de l’Histoire un ouvrage du très méconnu Francesco Sacrati. La mise en scène de Jean-Yves Ruf marque par sa beauté sobre, Mariana Flores multiplie les prouesses vocales et la direction de Leonardo García Alarcón se met déjà en évidence… Le maestro argentin sera un des grands animateurs de la rentrée parisienne, quelques mois plus tard.

Lire le compte rendu de Jean-Marc Piriou.

<i>La finta pazza</i> au Grand Théâtre de Dijon © Gilles Abegg
La finta pazza au Grand Théâtre de Dijon
© Gilles Abegg

La divisione del mondo (Legrenzi), Opéra du Rhin, Strasbourg, 10 février

Réplique immédiate un peu plus à l’Est : quand Dijon dégaine Sacrati par Alarcón, Strasbourg répond avec Legrenzi par Rousset – et c’est tout le petit monde de l’opéra baroque qui sort gagnant de ce vrai-faux duel à distance. D’autres initiatives audacieuses de l’Opéra du Rhin auraient pu figurer dans cette rétrospective (notamment un autre bel inconnu au bataillon lyrique, Beatrix Cenci), mais la formidable divisione del mondo des Talens Lyriques a laissé une empreinte sans commune mesure dans les mémoires des lyricomanes. 2019 restera cependant avant tout synonyme de deuil à l’Opéra du Rhin, l’institution ayant été bouleversée par le décès de sa directrice, Eva Kleinitz, le 30 mai.

Lire le compte rendu de Beate Langenbruch.

Le Postillon de Lonjumeau (Adam), Opéra Comique, Paris, 30 mars

La salle Favart a empilé les succès cette année encore, s’affirmant comme la maison d’opéra la plus enthousiasmante de Paris – voire du pays. La recette de cette réussite ? Un esprit de troupe qui rassemble toutes les facettes lyriques, des costumes à la direction musicale, des chanteurs à la mise en scène, donnant lieu à des démonstrations spectaculaires hors du commun. Première des trois productions de Favart retenues dans ce top 12, Le Postillon de Lonjumeau a été un festival de couleurs scéniques et vocales, porté tant par les costumes de Christian Lacroix que par le fameux contre-ré de Michael Spyres dans le rôle-titre.

Lire le compte rendu d’Apolline Gouzi.

Michael Spyres dans <i>Le Postillon de Lonjumeau</i> © Stefan Brion
Michael Spyres dans Le Postillon de Lonjumeau
© Stefan Brion

L’Orfeo (Monteverdi), Théâtre des Champs-Élysées, Paris, 28 mai

Créé en 2018, l’ensemble I Gemelli s’impose déjà comme une référence dans le paysage de la musique baroque. L’originalité de ce collectif ? Une intrication rare entre musique et scène, travaillée par un trio de leaders convaincus et convaincants : la chanteuse et metteuse en scène Mathilde Étienne, le luthiste Thomas Dunford et le ténor Emiliano Gonzalez Toro se sont attaqués ensemble au mythique Orfeo et le résultat a été bluffant de justesse. Vivement la suite !

Lire le compte rendu de Philippe Ramin.

Iphigénie en Tauride (Gluck), Théâtre des Champs-Élysées, Paris, 22 juin

Le printemps a été chaud au Théâtre des Champs-Élysées où une exceptionnelle Iphigénie en Tauride a succédé à L’Orfeo. Robert Carsen est comme chez lui avenue Montaigne, Stéphane Degout montre production après production que c’est un des plus grands artistes lyriques de notre temps et le Balthasar Neumann Ensemble de Thomas Hengelbrock s’est mis au diapason de ce casting luxueux, faisant preuve d’une expressivité dramatique de tous les instants dans la fosse. Sans oublier le souffle de Gaëlle Arquez, qui n’a pas fini de faire parler d’elle…

Lire le compte rendu de Tristan Labouret.

Gaëlle Arquez dans <i>Iphigénie en Tauride</i> © Vincent Pontet
Gaëlle Arquez dans Iphigénie en Tauride
© Vincent Pontet

Fervaal (d’Indy), Corum, Montpellier, 24 juillet

Avec la création française de Blank Out à Aix-en-Provence, ce fut selon nous l’événement lyrique de l’été : l’ambitieux Festival Radio France de Montpellier a exhumé le monumental Fervaal de Vincent d’Indy. Après Le Postillon de Lonjumeau et La Damnation de Faust, Michael Spyres en a profité pour s’affirmer davantage comme LE ténor de l’année 2019, multipliant les prouesses dans cette partition exigeante, tandis que Gaëlle Arquez a confirmé son savoir-faire admirable, quelques semaines seulement après Iphigénie. Quant à l’Orchestre de Montpellier, il s’est véritablement transcendé dans cette épreuve. À quarante ans, la phalange héraultaise vit une deuxième jeunesse, une belle symbiose opérant entre les cadres expérimentés et des recrues de talent.

Lire le compte rendu de Tristan Labouret.

L’Inondation (Filidei), Opéra Comique, Paris, 27 septembre

Issue d’un subtil travail à quatre mains entre le compositeur Francesco Filidei et le metteur en scène Joël Pommerat, L’Inondation a frappé les esprits, conjuguant intelligence musicale et puissance émotionnelle comme rarement. Il n’y a plus qu’à souhaiter à ce chef-d’œuvre d’entrer au répertoire de bien d’autres institutions.

Lire le compte rendu de Raphaëlle Blin.

<i>L'Inondation</i> à l'Opéra Comique © Stefan Brion
L'Inondation à l'Opéra Comique
© Stefan Brion

Les Indes galantes (Rameau), Opéra Bastille, Paris, 28 septembre

La « grande boutique » a connu une année compliquée : suspense insoutenable pour la nomination du successeur de Stéphane Lissner, reprises de vieilles productions peu enthousiasmantes, forfaits multiples et autres défaillances ont plombé un exercice 2019 qui ne restera pas dans les mémoires. Parmi les rares exceptions, on pourrait citer la reprise de Lear (où l'association Bieito-Skovhus est toujours très convaincante) ou le beau diptyque Iolanta/Casse-noisette… mais c'est surtout la nouvelle production des Indes galantes qui a sauvé l'honneur de Bastille : huit mois après La finta pazza dijonnaise, Leonardo García Alarcón éclabousse de toute sa classe cette version inoubliable du chef-d’œuvre de Rameau, portée par une distribution de jeunes chanteurs aux allures de dream team francophone. Sabine Devieilhe, Jodie Devos, Julie Fuchs mais aussi Florian Sempey ou encore Stanislas de Barbeyrac montrent que l’opéra français a de beaux jours devant lui.

Lire le compte rendu de Philippe Ramin.

Ercole amante (Cavalli), Opéra Comique, Paris, 6 novembre

Après un jubilatoire Domino noir en guise de baptême du feu lyrique en 2018, le tandem Valérie Lesort – Christian Hecq remet le couvert au Comique pour une nouvelle mise en scène pleine de succès… et de folie fidèle à l’esprit spectaculaire baroque. L’Ercole amante de Cavalli en sort grandi, dopé par les costumes délirants de Vanessa Sannino, la subtilité orchestrale des Pygmalion de Pichon et une distribution vocale aux petits oignons.

Lire le compte rendu de Jean-Marc Piriou.

<i>Ercole amante</i> à l'Opéra Comique © Stefan Brion
Ercole amante à l'Opéra Comique
© Stefan Brion

Coronis (Durón), Théâtre, Caen, 9 novembre

La mise en scène fantastique et acrobatique d’Omar Porras magnifie la zarzuela de Sebastián Durón sur la scène du Théâtre de Caen, et la soprano Ana Quintans brille de mille feux au sein d’une distribution épatante. Dans la fosse, Le Poème Harmonique de Vincent Dumestre montre qu’il est l’ensemble baroque de cette fin d’année 2019. Quelques jours plus tard, leur lecture de Cadmus et Hermione remportera un grand succès à Versailles. Voilà qui force un constat qu’on peut étendre à l’année dans son ensemble : pendant les douze derniers mois, le genre de l’opéra baroque a bénéficié du travail exceptionnel d’un ensemble de spécialistes de plus en plus nombreux et talentueux. Pour de nouvelles excellentes surprises en 2020 ?

Lire le compte rendu de Philippe Ramin.

<i>Coronis</i> au Théâtre de Caen © Philippe Delval
Coronis au Théâtre de Caen
© Philippe Delval