A la Roque d'Anthéron, concerts et récitals se donnent dans un grand parc ceint d'une double rangée de platanes, un par jour de l'année, plantés, dit-on, sous la Révolution française. C'est là, sur la grande scène posée sur un bassin circulaire empli d'une eau transparente, surplombée par une conque faite de panneaux blancs savamment disposés et orientés pour envoyer le son vers les gradins où prend place le public que David Kadouch entre à 21 h 30 pour un récital placé sous la bannière de la « Révolution ».

David Kadouch © Christophe Gremiot
David Kadouch
© Christophe Gremiot

Programme passionnant qui va rapprocher des œuvres que l'on n'entend jamais pour l'une d'elles, de plus en plus pour une autre et jamais ensembles pour les autres... Qui a jamais entendu en récital, Les souffrances de la Reine de France, Op.23 de Jan Ladislav Dussek ? Une oeuvre dont les mouvements suivent un programme explicite « La reine est emprisonnée » à « La guillotine tombe » en passant par « Elle doit se séparer de ses enfants », « Sa résignation » que la musique ignore peu ou prou tant elle est vive, marquée par Haydn et Mozart, contrastée certes, mais sans la charge expressive, voire doloriste, que l'on pourrait logiquement attendre de pareils titres : à peine entend-on la guillotine tomber ! Mais l'on admire la façon dont David Kadouch anime cette pièce à travers un jeu vif, articulé finement, appuyé sur un son aussi lumineux qu'il chante au fond du clavier. C'est magnifique, mais pourrait tout aussi bien être la mise en musique d'une recette de cuisine de la capture du homard à sa découpe. La faute à Dussek qui a beaucoup de talent mais aucun génie.

La Sonate « Les Adieux, l'Absence, le Retour » de Beethoven est une tout autre affaire. Dédiée par le compositeur à son ami l'archiduc Rodolfe contraint de prendre la fuite face aux armées napoléoniennes, cette sonate assez courte est d'une densité qui illustre bien son programme, le compositeur rappelant ainsi un caprice composé par Bach pour fêter le retour de son « frère bien aimé ». Mais quelque chose ne va pas dans le jeu de Kadouch qui manque de concentration, de détermination dans les deux premiers mouvements, échouant à créer cette atmosphère d'affliction qui les caractérisent. On le sent d'autant plus nerveux que la pédale du piano fait couiner les étouffoirs et qu'une note rebondit dans le pianissimo. Plus tard, on apprendrait qu'un grillon s'était coincé dans la mécanique ce qui fera de plus en plus couiner le piano dans les pianissimos. Le « finale » enjoué, va bien mieux au pianiste qui caracole avec une effervescence réjouissante. Révolutionnaire, la Douzième étude, Op.10 de Chopin ? Révolutionnaire, le Premier Scherzo ? Oui, mais pas que pour les raisons historiques de leur composition, ils le sont surtout par leur écriture, leur nature même. Qui, avant Chopin, avait osé un accord aussi violent, aussi dissonant que celui de son opus 20, qui avait osé cheminement harmonique si étrange autour de la tonalité principale ? Kadouch, malgré son piano aux réactions étranges, donne une interprétation juste et parfois étreignante de ce scherzo si difficile : inoubliable « berceuse » centrale murmurée avec éloquence et sans sentimentalité.

Retour de David Kadouch après l'entracte : la bestiole extirpée du piano, il se lance dans les Funérailles que Liszt a dédiées à Frédéric Chopin. Et là, tout change. La nuit est tombée, la nature s'est tue, le pianiste est là sur scène qui prend possession de la musique qu'il joue avec une éloquence si persuasive qu'on est captivé, comme happé par son piano. Et ce n'est rien face à ce qui nous attend avec la Sonate 1.X.1905 de Leos Janáček. Comme possédé, tétanisé, Kadouch recrée cette musique si peu formelle, si peu fondée sur les règles classiques, si révolutionnaire par son refus des canons de la modernité de son temps, si tragique pour le coup que les circonstances de sa composition ne sont pas un prétexte : l'intensité, née de la précision du jeu du pianiste, de sa façon d'être toujours aux aguets, dans un état d'extrême implication nous renvoient directement à l'assassinat de cet ouvrier tué d'un coup de baïonnette lors d'une manifestation de rue le 1er octobre 1905. Interprétation dont il y a si peu à dire tant elle est l'oeuvre elle-même : Kadouch atteint ce soir cette transcendance vers laquelle tend tout musicien conscient de ses devoirs envers la musique.

David Kadouch © Christophe Grémiot
David Kadouch
© Christophe Grémiot

Suivent les Feux d'artifice de Debussy, autre compositeur qui se rit des règles scolastiques et cite un écho de La Marseillaise dans ce prélude pour piano... qui introduit excellemment Winsboro Cotton Mill Blues une œuvre de Frédéric Rzewski (né en 1938) qui a la façon de ses monumentales et géniales Variations sur « El Pueblo unido jamas sera vencido » s'empare d'une chanson populaire, ici une protest song nord américaine, contre la guerre, l'esclavage, l'exploitation pour en faire une œuvre exaltante, granitique dans laquelle passe les échos du blues des origines. Kadouch y est prodigieux d'investissement dans chacun des épisodes et des accidents qui constituent cette pièce encore rare au concert, mais dont beaucoup d'indices laissent à penser que la jeune génération va la jouer de plus en plus souvent : Michel Dalberto nous disait l'avoir déjà faite travailler à un élève dans sa classe du Conservatoire de Paris. David Kadouch reçoit une ovation.

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