Une fois n’est pas coutume, Valery Gergiev a fait le déplacement à la Philharmonie sans son Orchestre du Mariinsky ni ses Münchner Philharmoniker. Le maestro russe a été invité à diriger l’Orchestre de Paris dans un programme aux allures de confrontation des styles : après un Martyre de Saint-Sébastien taillé pour la formation maison, le chef jouera à domicile dans le ballet de L’Oiseau de feu.

Valery Gergiev © Alberto Venzago
Valery Gergiev
© Alberto Venzago

Les deux camps montrent leurs qualités habituelles : dès les premières notes de l’œuvre de Debussy (donnée ce soir sous la forme d’une suite subtilement assemblée par Claudio Abbado), les bois déploient leurs timbres riches selon un choral parfaitement équilibré. Le maestro veille au grain et transmet sa concentration à l’orchestre : Gergiev maintient habilement le fil debussyste en tension, notamment dans les pages les plus suspensives (« Le Laurier blessé ») tandis que les différents pupitres proposent une matière souple qui louvoie habilement dans les tours et détours de la partition, jusqu’à des climax larges sans être forcés.

Cette fluidité instrumentale se retrouve chez les deux cantatrices solistes : Julie Fuchs fait entendre son timbre fruité, idéalement malléable, et Sandrine Piau lance une voix à l’émission directe et franche, impeccablement juste, à peine tendue dans les difficiles notes suraiguës. Si l’intensité lyrique est au rendez-vous, l’élocution reste en revanche largement perfectible pour l’une comme pour l’autre ; sans surtitrage ni texte imprimé dans le programme pour l’aider, l’auditeur souffrira Le Martyre sans trop comprendre de quoi il retourne. Le Chœur de l’Orchestre de Paris est plus intelligible mais il impressionne surtout par son intonation, irréprochable de bout en bout.

Malgré ces atouts, la lecture de l’ouvrage engendre une forme de lassitude. Outre des imprécisions régulières dans les équilibres ou les passages de témoin mélodiques, l’absence de minutie dans le phrasé est la principale limite de l’interprétation du jour. Il y aurait pourtant mille et une petites nuances ou articulations à mettre en valeur pour faire miroiter le discours… Surplombant l’ensemble de son habituelle battue frémissante, Gergiev privilégie une vision large de la forme, quitte à transformer l’insaisissable flux debussyste en vaste étendue relativement uniforme.

Le maestro sera bien plus à son affaire dans le langage nettement séquencé de Stravinsky après l’entracte : dans la version intégrale de L’Oiseau de feu, Gergiev caractérise fortement chaque section, accentue efficacement les ruptures de ton et gère parfaitement les tempos pour livrer une interprétation qui ne manque ni de flamboyance, ni de cohérence. On regrettera en revanche de nouvelles approximations de mise en place qui, bien que très ponctuelles, suffisent à déstabiliser franchement le ballet des timbres, notamment dans les parties vives et légères (« Le jeu des princesses avec les pommes d’or »). Comme dans Debussy, la gestuelle de Gergiev canalise les intentions de l’orchestre sans prendre la peine de donner une multitude d’informations techniques qui faciliteraient la tâche des pupitres parisiens ; ce soir, le violon solo Philippe Aïche a beau s’agiter pour essayer de prendre le relais du maestro, c’est la plupart du temps en pure perte et l’on n’échappera pas à d’étonnants décalages.

L’Orchestre de Paris compense ces défaillances collectives avec des pages brillantes, portées par une somme d’individualités comme d’habitude resplendissantes, notamment dans les vents : les timbres chaleureux de la flûte et du hautbois se passent adroitement la parole, le cor éblouit plus d’une fois par son chant noble et inspiré, le basson entonne son solo mystérieux avec une sonorité ronde, joliment voilée. Gergiev accentue une dernière fois les contrastes dans une conclusion spectaculaire qui passe d’un pianissimo extrême au feu d’artifice final.

À l’applaudimètre, l’ovation la plus bruyante de la soirée ne s’adressera ni au maestro ni à l’un des solistes précités, mais bien à la discrète clarinette basse de Philippe-Olivier Devaux. Spectateurs debout, mouchoirs blancs et pancarte brandie dans le public, bouquet de fleurs et démonstrations d’affection sur le plateau viennent saluer le dernier concert de ce pilier de l’orchestre, qui va désormais jouir d’une retraite bien méritée. Sous sa moustache (copiée ce soir malicieusement par bien des musiciens !), Philippe-Olivier Devaux a donné tout leur sens à des parties instrumentales souvent délicates et ô combien importantes sur le plan expressif, de Petrouchka encore récemment aux nombreuses symphonies de Chostakovitch jouées sous la direction de Paavo Järvi. Pour tous les fidèles suiveurs de l’Orchestre de Paris, ce n’est pas qu’un musicien qui tire sa révérence, c’est un monde sonore qui passe au silence.

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