C’est la deuxième fois dans la saison de l’Orchestre de Paris qu’un chef finlandais vient diriger une symphonie de Mahler. Après l’éblouissante Symphonie nº 3 avec Esa-Pekka Salonen en décembre, c’est au tour de Jukka-Pekka Saraste de proposer sa version de la Symphonie nº 6, dans une vision du verbe mahlerien certes différente voire opposée de son collègue et ami mais néanmoins intéressante.

Jukka-Pekka Saraste © Felix Broede
Jukka-Pekka Saraste
© Felix Broede

Avant cela, c’est le baryton Stéphane Degout qui proposait au public de la Philharmonie les Lieder eines fahrenden Gesellen (Chants d’un compagnon errant). Dans cette œuvre de jeunesse et dédiée à une soprano dont il était tombé amoureux, Mahler apporte une innovation à la forme du lied, où la voix n’est pas accompagnée par le piano mais par l’orchestre. On retrouve d’ailleurs ici dans les deuxième et quatrième lieder les prémices de sa Symphonie nº 1. Bien qu’un peu sur la réserve dans le premier chant du cycle, engoncé dans une voix légèrement voilée et trop statique, Stéphane Degout parvient par la suite à retranscrire avec beaucoup de douceur dans le timbre toute la poésie du texte, qui raconte pourtant les tourments d’un cœur amoureux. Dans le troisième lied, Degout s’impose face aux forte de l’orchestre mais réussit l’exploit de ne jamais forcer sa voix, si bien qu’il obtient des couleurs chatoyantes et garde une expression retenue, jamais surjouée. Jukka-Pekka Saraste se tient légèrement en retrait, quoiqu’il parvienne à amener l’orchestre à un accompagnement solide, mettant le soliste dans un écrin fait d’une douce volupté et d’une stabilité rythmique sécurisante.

L’entracte passée, les artistes entament par une marche très droite et verticale la grandiloquente Symphonie nº 6 du compositeur autrichien. Sans doute une des moins connues et jouées des neuf symphonies, elle reçut un accueil peu favorable à sa création en 1906. Dès le départ, Saraste se place au plus près du texte, en veillant à ne pas se faire dépasser par la partition. Passée la marche certes martiale mais pas agressive, on observe admiratif la battue du maestro qui distille intelligemment un rubato léger, toujours bien placé, insufflant une évidence du discours. On retrouve cette même rigueur dans les deux mouvements centraux où le chef contrôle en tout point les différents caractères qu’il désire mettre en avant, tel un scherzo particulièrement burlesque, appuyé par des interventions grotesques de xylophone. Saraste brille dans sa manière de restituer au public toute la complexité de cette musique avec une clarté époustouflante et peu commune, qualité salutaire pour l’assimilation de cette symphonie exigeante pour l’auditoire.

On sentira malgré tout une certaine lassitude arriver, notamment dans l’immense dernier mouvement. Si on regrettait déjà le manque d’abandon dans l’« Andante » central, plus de jeu sur les contrastes et les dynamiques dans le finale auraient apporté à cette imposante fresque une tension dramatique parfois cruellement absente ce soir, les plans sonores venant à s’enchaîner sans distinction. On obtient dès lors une mécanique certes très bien huilée mais où il ne se passe plus grand-chose, le tragique se transformant inévitablement en une mise en scène clinquante, et ce malgré les qualités indéniables de l’orchestre.

Car c’est bien un Orchestre de Paris au sommet que l’on a pu entendre ce soir, parfaitement réceptif aux moindres demandes du chef et d’une cohésion sonore incroyable. De la trompette solaire de Frédéric Mellardi au cor rayonnant de Benoît de Barsony en passant par une petite harmonie vive et délicate malgré le nombre (cinq musiciens par pupitre !) et des cordes soudées et engagées ; tous ont démontré une fois de plus leur excellence individuelle au service du collectif. Notons que ce concert aura été le dernier de Benoît Leclerc, hautboïste de la phalange parisienne depuis 1984. Longuement applaudi par ses collègues et la salle, le musicien n’aurait pas pu rêver meilleur adieu dans un orchestre exalté ce soir-là. 

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