Alors que la mission Artemis II révèle au monde de nouvelles images de l’espace, le Quatuor Modigliani débute son deuxième concert de résidence à Radio France en apesanteur avec les 12 Microludes de György Kurtág. Le public d'abord dissipé de l’auditorium finit par tendre l’oreille pour ne plus lâcher les harmoniques à peine chuchotés par les quatre instrumentistes qui restituent à merveille les climats planants de chaque miniature.

La musique semble surgir du néant, avec quelques rares éclairs d’agitation qui s’évanouissent à peine arrivés. Au cours de cette œuvre relativement courte – certains mouvements ne durent pas même une minute –, les Modigliani dévoilent déjà toute leur technique de quatuor, définie par une homogénéité parfaite et une écoute mutuelle attentive. Les séquences de trois notes s’enchainent avec une fluidité superlative au cours du quatrième numéro, tandis que les musiciens mêlent savamment leurs timbres dans le premier ou le onzième, comme créant un nouvel instrument à partir des quatre parties. Le tout dans des nuances piano presque imperceptibles, conformément à la partition, exploitant à fond les possibilités acoustiques de la salle : du très grand art.
Alors que le dixième microlude avait amorcé la descente sur terre, avec des effets de gouttes d’eau provoqués par l’utilisation de la baguette de l’archet sur les cordes, le Quatuor à cordes n° 6 de Beethoven nous plonge immédiatement dans une cavalcade rustique, avec un premier accord attaqué sans ménagement et le relais immédiat du second violon de Loïc Rio et de l’alto de Laurent Marfaing pour assurer une dynamique motorique. Le « Scherzo » est dans la même veine, bondissant sous l’impulsion du violoncelle de François Kieffer, avant que les pirouettes souples du premier violon Amaury Coeytaux ne fassent danser le trio.
Alors qu’on s’interroge sur la primauté accordée à l’énergie plutôt qu’à la nature du son, l’« Adagio ma non troppo » apporte la preuve qu’il s’agissait d’un parti pris artistique. Ici tout est plus soigné, et la légèreté gracieuse d’Amaury Coeytaux dessine délicatement ses arabesques sur la texture sonore luxueuse et tout aussi captivante définie par ses collègues. C’est là l’excellence de l’identité du Quatuor Modigliani : alors qu’il serait facile de laisser toute la lumière au premier violon, l’ensemble laisse l’auditeur libre d’aller et venir entre les quatre voix. Le finale, synthèse entre l’épure du mouvement lent et l’incarnation physique des mouvements rapides précédents, scelle un Beethoven stylisé à l’équilibre souverain.
Au retour de l’entracte, cette harmonie disparait étrangement avec le premier mouvement du Quatuor à cordes n° 2 de Brahms. Alors que le tous les musiciens du quatuor jouent leur partie de manière très vibrée, la superposition des lignes étouffe presque l’auditeur, noyé dans une substance très chargée. Et paradoxalement le son semble prisonnier de la scène, presque écrasé, là où il emplissait librement la salle même dans les passages les plus légers chez Beethoven.
L’« Andante moderato » corrige bientôt la situation : on y retrouve le savant dosage des plans sonores et des lignes au cœur d’un festival de relais et d’unissons pour les parties d’accompagnement. Le vibrato d’ensemble est davantage pensé au service du texte, à l’image d’une phrase d’abord non vibrée aboutissant à une irrésistible résolution frémissante. Le « Quasi minuetto » poursuit la dynamique piano de la fin du deuxième mouvement : avec une sonorité feutrée emplie de mystère, il captive par la précision des détachés, parfaitement partagée par les quatre musiciens. Un détaché qui se fait martial au début d’un finale conquérant idéal, avec une patte brahmsienne savamment pondérée.
En bis, le Menuet en ré mineur D.89 n° 3 de Schubert allège l’atmosphère dense de ce dernier romantisme allemand. La ritournelle du premier violon pirouette autour des appoggiatures discrètes, élégamment résolues par les trois autres membres du quatuor, tandis que la musique avance tranquillement mais sûrement. Reprenant leur envol, les Modigliani repartent vers d’autres cieux.


