Peter Rösel vient de poser ses grandes mains sur le clavier du Steinway pour jouer la Sonate Hob. XVI:52 de Haydn. C'est moins l'éclat trompettant de l'entrée en matière de la dernière sonate de Haydn qui marque dans le jeu du pianiste que son ancrage dans l'harmonie et sa volonté de chanter. L'élément rythmique, l'élan motorique, l'articulation bien nette passent au second plan. Ils sont là, tenus à distance par un pianiste qui voit moins l'effervescence de ce premier mouvement qu'il ne nous prend par l'oreille pour nous en faire vivre les enchaînements harmoniques, les petites ruptures silencieuses, interrogatives, en attente d'un nouveau départ, faire percevoir l'apparente incertitude, les surprises, les redites.

Peter Rösel © Jen Pin Lin
Peter Rösel
© Jen Pin Lin

Que ce piano est sophistiqué, infiniment varié dans les attaques et les articulations, les oppositions de sonorités mises en scène avec un art consommé de la pédale, troisième main qui aère ici, appuie là, enfle ici le son, l'étouffe ailleurs, leçon magistrale qui ne se montre qu'à peine tant elle semble absente du monde qui l'entoure. Que ce style est naturel, direct, dans sa mise à distance du « moi je » et de la boîte à idées dans laquelle certains pianistes puisent sans trier et nous étourdissent dans des sonates de Haydn qui crépitent, un peu trop pour ne pas montrer combien leur allure est forcée pour retenir l'attention de façon un brin démagogique. Rösel n'a rien du gamin qui tire les sonnettes et part en courant : il prend lui son temps pour aller au fond de chaque accord, pour faire chanter chaque détail, moins de façon gourmande qu'avec cette petite pointe de sérieux pince-sans-rire qui est le contraire de l'académisme. 

Rösel joue aussi ce soir l'Opus 111 de Beethoven, son ultime sonate pour piano. Elle sera, elle aussi, davantage placée sous le signe du chant, de l'harmonie, du détachement serein que démiurge, emportée, dramatique. La dynamique là encore pourrait être plus grande, les contrastes plus marqués, mais la façon dont Rösel bouge à peine devant son clavier, regarde ses mains travailler, mains qu'il guide comme l'ébéniste manie la gouge pour sculpter le bois. Pourquoi d'un coup nous revient à la mémoire une Symphonie n° 7 de Bruckner lyrique et souriante donnée par Kurt Masur avec le Gewandhaus de Leipzig au Théâtre du Châtelet, à Paris, il y a bien longtemps maintenant ? 

Tout à l'heure, dans l'ultime sonate de Schubert, Peter Rösel élargira encore sa palette sonore à celle d'un orchestre dont les cordes chanteraient avec cette douce lumière surtout visible par l'ombre dont elles émergent qu'on entendait encore il y a peu dans celles du Gewandhaus de Leipzig quand Riccardo Chailly le dirigeait. Mais dans l'Opus 111 de Rösel, c'est déjà cela qu'on entend qui nous avait tant marqué dans ce qui était la dernière tournée de Masur avec son orchestre, cette façon ancienne, venue d'un monde musical qui a perduré plus longtemps qu'ailleurs dans la partie orientale de l'Allemagne et en Russie, chimère de liberté dans un monde dictatorial qui pouvait interdire des œuvres mais pas cet esprit qui venait de très loin et échappe à la censure. Pas une tradition, non, car les traditions ne sont que des détails, des petites façon de faire, cette « stratifications des tics » que dénonçait Vlado Perlemuter, mais un esprit, un artisanat, une éthique qui place la musique au cœur de tout, la façon de la lire, de la comprendre derrière les signes, chemin étroit dans lequel l'interprète avance en se dépouillant du superflu, de l'aimable pour se fondre en elle face à un public qui suit, ou pas, peut même décrocher s'il attend autre chose de l'œuvre à la naissance de laquelle il assiste.

Cette ultime sonate de Beethoven, c'est cela sous les doigts de Rösel, musique issue du cœur et y retourne, chantant avec une profondeur sereine qui ne montre jamais les masques du théâtre, artiste qui se fond dans les trilles ultimes, dans cette modulation vers le majeur qui arrive sans avoir été soulignée de quelque façon que se soit : la musique arrive à sa fin, réconciliée avec les forces contraires qui la constituent. C'est austère, indescriptiblement beau. 

Vient donc la dernière sonate de Schubert, la Sonate D. 960, son premier mouvement tenu jusque dans le tremblement tellurique du trille qui sonne moins ici comme un glas terrible que comme « on efface tout et l'on recommence ». Rösel fait la reprise et chante d'un voix plus assurée, comme s'il connaissait le chemin qu'il emprunte en Wanderer. Que dire, sinon que c'est vrai, humble et d'une réalisation pianistique supérieurement invisible.

Deux bis : Beethoven et Schubert. Puis Rösel ferme le couvercle du piano. Le public l'attend dans le hall de la salle Gaveau pour les autographes et les remerciements. Des piles de disques sont à vendre : tous partiront.

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