On attendait beaucoup de cette nouvelle production du Roi Arthus d’Ernest Chausson, un compositeur actuellement au purgatoire même dans notre pays, à l'Opéra de Paris. Mais force est de reconnaître que cette redécouverte, ou pour beaucoup découverte, ne fut qu’un demi-succès ou plutôt même un demi-échec. L’opéra est un art inégalable quand musique et théâtre se rejoignent au plus haut niveau.

© Andrea Messana / Opéra National de Paris
© Andrea Messana / Opéra National de Paris
Mais samedi à Bastille, seule la musique était au sommet. Et le public de l’Opéra de Paris, que l’on sait réactif, ne s’est pas gêné pour faire bruyamment part de sa réprobation vis-à-vis de la mise en scène de Graham Vick. Mais l’expression mise en scène convient-elle, rien n’est moins sûr… En effet, peut-on l'employer alors que les chanteurs sont laissés à l’abandon, souvent plantés au milieu de la scène, sans vraie direction d’acteur, et qu’aucune des stéréotypies opératiques ne nous est épargnée, y compris une claque bien sonore que Genièvre, l’héroïne féminine, donne à Lancelot et qui est d’un ridicule achevé…

Quant aux décors de Paul Brown, ils sont tout simplement laids et banals, que ce soit ce canapé trois places d’un rose douteux qui sert aux ébats des amants et qui brûle au troisième acte, ce carré de fleurs d’un jaune racoleur qui sert lui aussi à des roucoulades très premier degré, de la toile de fond verdoyante dans laquelle trône au loin un château et qui noircit au fur et à mesure que l’action avance, sans même parler des épées plantées sur scène que les protagonistes empoignent selon les développements de l’action, et de la maison en kit qui pendule au-dessus de la scène… On aimerait en 2015 ne plus avoir à subir une telle "non" mise en scène et de tels décors. Quel dommage pour cette belle histoire inspirée du Roi Arthur, dans laquelle a également puisé un certain Richard Wagner pour son Tristan et Isolde, et dont Chausson a lui-même écrit le livret.

Thomas Hampson (Arthus) © Andrea Messana / Opéra National de Paris
Thomas Hampson (Arthus)
© Andrea Messana / Opéra National de Paris
Mais heureusement la musique était elle au rendez-vous et quelle musique ! Une musique riche, magnifiquement orchestrée, contrastée, et malgré le reproche souvent fait à Chausson, grand admirateur de Wagner, parvenant à être authentique, originale et bien entendu tellement française dans sa texture. Philippe Jordan, qui a découvert cette musique grâce à son père Armin Jordan, la dirige avec l’enthousiasme, la précision et la lisibilité qu’il a maintenant de plus en plus de facilité à insuffler à un Orchestre de l'Opéra de Paris réactif et en très grande forme.

Coté chanteurs les bonheurs sont variables. Héros de l’opéra comme de la soirée, le Roi Arthus de Thomas Hampson est celui qui impressionne le plus. La puissance de la voix, sa projection, la beauté et la richesse du timbre, son impeccable français en font incontestablement le roi de la soirée. Car Thomas Hampson est bien plus qu’un chanteur, c’est aussi un musicien et un immense artiste. Il le démontre une nouvelle fois de bout en bout dans cette prise de rôle qu’il tenait à faire, lui l’amoureux de l’opéra français et de la langue française qu’il dit ne pas parler mais qu’il chante comme peu. Roberto Alagna très en forme dans les passages vaillants est moins convaincant dans les duos avec Genièvre ou dès qu’il faut nuancer. Mais sa souveraine diction et son engagement sont bien au rendez-vous. Alexandre Duhamel chante Mordred avec vaillance mais son chant gagnerait en intelligibilité et en musicalité s’il était mieux contrôlé. Sophie Koch, dans un rôle sans doute un peu lourd pour elle, est une Genièvre convaincante et engagée même si elle donne l’impression de passer ses aigus en force ce qui se fait nécessairement au détriment du texte alors perdu. Quel dommage quand on chante aux côtés d’un Thomas Hampson dont chaque syllabe est intelligible.

Sophie Koch (Genièvre) et Roberto Alagna (Lancelot) © Andrea Messana / Opéra National de Paris
Sophie Koch (Genièvre) et Roberto Alagna (Lancelot)
© Andrea Messana / Opéra National de Paris
Les deux excellentes surprises de la soirée sont Stanislas de Barbeyrac qui chante le rôle malheureusement trop court de Lyonnel avec une belle présence, un legato séduisant et une magnifique projection. Idem pour Cyrille Dubois qui ne fait qu’une courte apparition au fond de la scène, tout en guidant un ridicule outil de laboureur, mais dont le chant élégant et rayonnant inonde avec bonheur l’immense vaisseau de Bastille. Peter Sidhom est un Merlin correct mais sans vraie inspiration.

Le chef de chœur de l’Opéra de Paris, José Luis Basso, qui a pris ses fonctions en septembre, pourrait mieux canaliser les belles et puissantes voix à sa disposition pour lui permettre d’espérer rivaliser avec les meilleurs chœurs d’opéra du monde.

Au total, donc un visuel affligeant et une œuvre magnifique mais à écouter les yeux fermés : dommage ! On n’ose imaginer ce que Stéphane Lissner, présent dans la salle ce soir de première, a pu penser d’un tel spectacle. Mais on sait d’ores et déjà que Graham Vick ne fait pas partie des metteurs en scène invités à l’Opéra de Paris pour la prochaine saison, la vraie première saison de Stéphane Lissner que l’on attend plus que jamais avec impatience !